POINT DE VUE DU KRONPRINZ GUILLAUME

Préface

Première partie, Concentration et premières opération

Le Kronprinz commande la 5ème Armée Allemande pendant la Bataille

Extrait incomplet, merci à la personne qui nous l'a transmis.

LA BATAILLE DE LA MARNE VUE PAR LE KRONPRINZ GUILLAUME

 

......

En ce qui concerne la 3e armée du général von Hausen, la Direction suprême réservait sa décision. Elle devait pour le moment se porter en direction de Vendeuvres-Troyes. Elle devait ensuite, selon le développement de la situation générale, ou bien converser vers l'ouest pour appuyer les armées d'aile droite, celles du général von Kluck et du général von Bülow, ou bien prendre part aux combats de l'aile gauche allemande en direction du sud et du sud-est.

Cette tentative qui visait à atteindre avec des forces insuffisantes deux buts foncièrement différents - battre les armées alliées devant Paris et repousser en même temps le gros des forces françaises vers la frontière suisse - ne pouvait se justifier en aucune façon. Elle est caractéristique de la politique d'expédients à laquelle la Direction suprême se trouvait alors condamnée.

Selon les mémoires du secrétaire d'État Helfferich, le général de Moltke était alors complètement découragé. En son lointain quartier général de Luxembourg il disait à son état-major : " Ne vous emballez pas. Nous avons eu des succès c'est certain, mais nous n'avons pas obtenu une victoire complète. La victoire suppose que la force de résistance de l'ennemi est brisée. Quand des armées de millions d'hommes se rencontrent, le vainqueur doit avoir des prisonniers. Les nôtres, où sont-ils ? De même, le petit nombre de canons que nous avons enlevés aux Français me prouve qu'ils se sont retirés en bon ordre et suivant un plan arrêté à l'avance . le plus dur reste encore à faire. "

Ces paroles montrent que de Moltke avait une conception assez claire de la situation du moment. Mais pourquoi s'en tint-il cependant à son plan initial offensif ? La seule réponse que l'on puisse donner est qu'il craignait de perdre l'initiative des opérations.

Je suis fermement convaincu que le 5, comme le 1er septembre, l'abandon de l'initiative eût été un moindre mal en comparaison de la solution consistant à poursuivre des opérations stratégiques déjà avortées. Même à la première de ces dates nous n'avions plus de chance certaine d'arriver à une décision rapide sur le front occidental.

J'ai déjà démontré que le 1er septembre la tâche la plus importante était de garder ce qu'on avait acquis. Le 5 septembre, c'était plus urgent encore.

La bataille de la Marne commença par l'attaque de la 6e armée française du général Maunoury contre le IVe corps de réserve de la 1re armée du général von Kluck. Ce simple corps était avec une division de cavalerie les seules troupes restées au nord de la Marne pour couvrir le flanc droit des armées allemandes, tandis que le général von Kluck s'efforçait vainement avec le gros de son armée d'accrocher l'aile gauche alliée en retraite au sud de la Marne.

Il devint bientôt évident qu'une bataille d'une ampleur gigantesque était en train de se développer au nord de la Marne. La 1re armée allemande se trouva alors dans une situation difficile. Au nord de la Marne son flanc droit était en grand danger d'être tourné ; au sud de la Marne, elle ne réussissait pas à engager un combat décisif avec l'ennemi qu'elle avait poursuivi sans relâche.

Il n'y a pas de meilleur moyen de juger les capacités d'un chef que d'observer comment il s'y prend pour sortir d'une situation difficile et résultant d'une opération qui a presque échoué. Le général von Kluck se trouvait dans une situation de ce genre : il prouva de manière éclatante qu'il était à la hauteur de sa mission.

Quand le général von Gronau, commandant du IVe corps de réserve allemand, apprit que l'ennemi marchait contre son flanc droit, il ne savait absolument rien sur les forces et les intentions de son adversaire. Il n'avait pas d'aviation à sa disposition. Mais imbu des principes du vieil esprit offensif prussien, il savait que le meilleur moyen de déchirer le voile qui recouvrait les opérations de l'ennemi, au nord-est de Paris était d'attaquer. C'est ce qu'il fit.

Cette décision du général Gronau a été comparée à plusieurs reprises à celle du général Alvensleben au début de la bataille de Vionville dans la guerre franco-allemande de 1870, bataille pendant laquelle 67000 Allemands furent opposés à 130 000 Français. Personnellement j'estime que l'audace du général

von Gronau doit être encore plus appréciée que celle du général Alvensleben. Ce dernier avait quelques renseignements sur l'ennemi et c'est dans la pensée qu'il n'avait devant lui qu'une forte arrière-garde qu'il avait ordonné à ses troupes d'attaquer. Le général von Gronau, par contre, était tout à fait dans l'inconnu, tout en se rendant parfaitement compte qu'il pouvait tomber sur un adversaire infiniment plus fort.

Ayant établi, grâce à son audace, qu'elle était la puissance de l'attaque ennemie, il retira ses troupes derrière la Thérouanne. Il y fut rejoint par le IIe corps du général Linsingen que le commandant de la 1re armée avait envoyé à son secours de la région sud de la Marne. Le 7 septembre, les IIIe et Xe corps, qui avaient coopéré ,jusqu'alors avec la 2e armée du général von Bülow au sud de la Marne, furent de même dirigés vers le nord pour aider le général von Gronau et le général von Linsingen à obtenir une décision dans la bataille engagée sur le front de l'Ourcq contre la 6e armée française du général Maunoury. Cette manúuvre exposait évidemment l'aile droite du général von Bülow à un enveloppement tactique ; elle élargissait également la brèche qui s'était déjà ouverte entre les 1re et 2e armées allemandes et augmentait les possibilités d'une percée ennemie sur cette partie du front.

On pourrait penser que le général von Kluck a négligemment exposé son voisin, le général von Bülow, à un désastre. Mais il faut se rappeler que le général von Kluck se trouvait dans une situation où aucune demi-mesure ne pouvait être utile. Une solution moyenne était hors de question. Il avait l'intention de déborder l'aile gauche de la 6e armée française du général Maunoury. Pour atteindre ce but il lui fallait réunir toutes ses forces au nord de la Marne et le faire au risque de voir le front allemand percé.

Cette façon radicale de mettre fin à une situation dangereuse est une preuve concluante des grands et vastes talents de chef d'armée du général von Kluck. Il ne se laissa pas intimider par l'incertitude, mais manifesta la ferme volonté d'arriver à une décision définitive.

L'enveloppement de l'ennemi doit, ou devrait tout au moins, conduire a une décision de ce genre. Par contre, la percée du front n'est qu'un acte préparatoire à une manúuvre ultérieure plus décisive. Si le front vient à être percé au cours d'une opération enveloppante, la facilité avec laquelle on peut liquider cette percée est en proportion directe du succès de la manúuvre enveloppante. Pour exploiter à fond une opération de percée il faut des forces considérables et beaucoup de temps.

Tout cela, certes, n'est que théorie. Mais le général Kluck était parfaitement en droit de l'appliquer à son propre cas, parce que, comme il est prouvé par la suite, on pouvait, avec des forces peu nombreuses, mais adroitement utilisées, tenir la coupure naturellement forte de la Marne à l'endroit de la brèche entre l'aile gauche de la 1re armée et l'aile droite de la 2e. Le mince rideau de cavalerie de von der Marwitz n'avait en face de lui en cet endroit que les Anglais ; or ce qui s'était passé jusqu'alors nous montrait qu'il ne fallait pas s'attendre de leur part à une action rapide et audacieuse pour exploiter leur supériorité numérique.

La tentative de French pour percer le front allemand fut enrayée avec succès. Grâce à l'exploit incomparable accompli par son aile nord dans la région de Nanteuil sous forme d'enveloppement, la 1re armée du général von Kluck acheva de remporter une victoire tactique complète sur la 6e armée française du général Maunoury. Ce fut là une récompense bien méritée pour l'énergie dont il avait fait preuve en maintenant inébranlablement un plan dont la grandeur morale témoigne que son auteur était un vrai chef d'armée.

Le commandement de la 1re armée vécut des journées d'angoisse inimaginables du point de vue psychologique. Il est juste d'admirer aussi les troupes du général von Kluck qui, par leur vaillance et leur esprit de sacrifice, donnèrent à leur chef la possibilité de tout oser et de tout atteindre. Leurs pertes furent terribles comme le montrent les chiffres officiels. Les troupes allemandes n'ont jamais fléchi. Toute critique doit se taire devant l'évidence des faits. Le général von Kluck et son armée se sont maintenus sur la Marne jusqu'au moment où, le 9 septembre, la Direction suprême lui ordonna de battre en retraite.

Tandis que la 1re armée du général von Kluck se battait avec succès au nord-est de Paris, je m'efforçais avec mon armée, la 5e, de percer le front français entre le canal de la Marne au Rhin et l'Aire. Pour réaliser cette manúuvre je demandai à la 4e armée du duc de Wurtemberg de me prêter le concours de son aile gauche. Mais le duc concentra toutes ses forces à son aile droite pour exécuter un mouvement enveloppant sur la Marne, au sud-est de Vitry-le-François.

Mon flanc droit me paraissant compromis par cette manúuvre du duc, je m'adressai à la Direction suprême pour qu'elle prît une décision. Elle me répondit qu'une " entente mutuelle entre les 4e et 5e armées au cours de la bataille était désirable ". Évidemment, ce n'était pas là une décision. Je cite cette réponse pour montrer jusqu'à quel point l'action coordinatrice de la Direction suprême a fait défaut, même quand les communications téléphoniques existaient.

A ce moment-là, la 3e armée du général von Hausen se trouvait également dans une situation fort désagréable. Cette armée qui n'avait jamais eu sous ses ordres des unités combattantes bien nombreuses, parce qu'elle avait été constamment affaiblie au bénéfice de ses voisines de droite ou de gauche, avait été forcée en fin de compte de se scinder en deux. C'est la Direction suprême, avec sa méthode consistant à laisser les événements se dérouler selon la conception personnelle des chefs d'armées, qui doit être tenue pour responsable de cette tournure défavorable de la situation du centre allemand.

Quant à l'assistance efficace que la 3e armée a prêtée à l'aile gauche de la 2e armée du général von Bülow contre la 9e armée française du général Foch, c'est au général von Hausen et non à la Direction suprême qu'en revient tout le mérite.

Le 9 septembre, quand la Direction suprême ordonna à ses armées de battre en retraite, les chances de l'aile gauche de la 2e armée du général von Bülow, appuyée par des unités de la 3e armée qui avaient remporté une victoire tactique sur les Français à Fère-Champenoise, étaient excellentes. Derrière les corps éprouvés de la 9e armée du général Foch il n'y avait pas de réserves, et si l'attaque allemande, interrompue par l'ordre de retraite, avait été continuée, elle aurait eu des chances splendides de se transformer en une opération enveloppante.

Quels furent les événements qui aboutirent à cette retraite fatale; à cette retraite qui arrêta non seulement l'attaque de l'aile gauche du général von Bülow qui triomphait de la 9e armée du général Foch, mais aussi le mouvement enveloppant victorieux du général Kluck contre la 6e armée française du général Maunoury, ?

Dans la soirée du 7 septembre, l'empereur, en tant que chef de guerre suprême, avait donné au général de Moltke quelques directives précises : " attaquez aussi longtemps que vous le pourrez! ne reculez pas d'un seul pas, en aucune circonstance !"

L'empereur partit alors pour Châlons - il dut malheureusement renoncer à ce projet avant d'arriver à destination - montrant ainsi à son chef d'état-major où était sa vraie place à ce moment-là. Mais en vain. De Moltke resta enfermé dans sa petite école de briques rouges de Luxembourg.

Il paraît douteux après coup que de Moltke, qui était accablé par le poids du destin, aurait mieux travaillé à Châlons qu'à Luxembourg où se consomma la banqueroute de sa volonté. Il avait, en effet, entièrement renoncé à ses responsabilités de directeur des opérations des armées allemandes, quoique prêt à donner sa vie comme soldat. Son cas rappelle celui du général Benedek, commandant en chef des forces autrichiennes pendant la guerre de 1866.

Ce n'est que dans la matinée du 8 septembre que le général de Moltke, continuant à observer la réserve qu'il s'était imposée lui-même dans la direction active de ses armées, réunit assez d'énergie pour envoyer le lieutenant-colonel Hentsch aux quartiers généraux de la 1re armée (von Kluck) et de la 2e armée (von Bülow).

Quelques points de cette mission fatale du lieutenant-colonel Hentsch ne seront sans doute jamais éclaircis complètement. En ce qui concerne son but véritable, il existe des divergences de vues dans les explications données par les quatre personnes qui participèrent à la conférence qui décida de cette mission, à savoir Moltke, Hentsch et les colonels Tappen et von Dommes. Ces deux derniers affirment que Hentsch avait reçu comme instruction de " veiller à ce que les armées ne reculent pas ". Un tel ordre aurait été entièrement conforme à celui que l'empereur avait donné lui-même, le 7 septembre. Ce n'était qu'au cas où des unités de l'aile droite seraient déjà en retraite que Hentsch -aux dires de Tappen et de von Dommes - devait " s'efforcer de diriger ces mouvements en direction de Fismes de façon à fermer la brèche entre les ailes intérieures des 1re et 2e armées ".

Moltke lui-même a protesté à plusieurs reprises contre l'affirmation selon laquelle il aurait donné au lieutenant-colonel Hentsch un ordre de retraite pour les 1re et 2e armées. Selon ses témoignages écrits, Hentsch avait seulement pour instruction " d'informer la 1re armée qu'au cas où la retraite deviendrait nécessaire, elle devrait s'effectuer vers la ligne Soissons-Fismes, afin que la 1re armée pût reprendre contact avec la 2e ". Est-ce qu'un ordre de ce genre donnait à Hentsch le droit de décider si la retraite de la 1re armée était devenue nécessaire ? C'est là une question qui est encore ouverte.

Les rapports de Hentsch lui-même sont pleins de contradictions. II insiste sur le fait qu'il avait été autorisé " à ordonner en cas de nécessité le repli de tout le front allemand - de la 1re à la 5e armée - sur une ligne passant derrière la Vesle et par les hauteurs constituant la lisière nord de l'Argonne ".

Devant ces contradictions, il est probable que chacun de ceux qui participèrent à la conférence du 8 septembre interpréta à sa façon les instructions données, instructions qui n'étaient pas assez précises par elles-mêmes et qui de plus n'avaient pas été fixées par écrit.

La conviction de Hentsch qu'il serait finalement inévitable de replier tout au moins l'aile droite correspondait entièrement au pessimisme de de Moltke. Il partit pour sa mission imbu de l'idée préconçue de la nécessité d'une retraite. Il lui fut impossible de s'adapter à la situation qu'il trouva aux quartiers généraux ses 1re et 2e armées, situation qui différait entièrement de la conception à laquelle il était arrivé par déduction mathématique quand il était loin du champ de bataille.

La conversation qu'il eut avec le général Bülow au château de Montmort, dans la soirée du 8 septembre, aurait dû lui faire comprendre que sa conception de la situation n'était pas basée sur la réalité des faits. Le général von Bülow souleva des objections sérieuses quand il lui suggéra " une retraite volontaire et opportune ". Il ajouta que ses troupes ne se trouvaient aucunement dans une situation défavorable.

Mais le général von Bülow et le colonel Hentsch se trouvèrent néanmoins d'accord sur le fait que la situation de la 1re armée du général von Kluck était intenable, parce que son flanc et ses derrières étaient découverts du côté de la Marne. Ils convinrent qu'elle devait commencer à battre en retraite aussitôt.

Le général von Bülow estimait qu'il était encore possible pour l'armée de von Kluck de reprendre le contact et de recevoir l'appui de la 2e armée si elle se retirait vers l'est sur une ligne allant de La Ferté-Milon à Château-Thierry, Mais Hentsch ne put être persuadé de cette possibilité. Il était convaincu que la liaison entre les deux armées ne pouvait être rétablie que par la retraite de leurs ailes intérieures en direction de Fismes.

Finalement on en vint à un compromis. Le général von Bülow consentit à donner un ordre de retraite à son armée, si l'ennemi passait la Marne en force et menaçait les derrières de von Kluck. Cet accord était une victoire pour Hentsch. Tant que la 1re armée ne faisait pas savoir, en effet, qu'elle n'était pas en situation de parer par ses propres moyens le danger qui la menaçait sur son flanc et ses derrières, il n'y avait aucune raison , sauf le pessimisme de Hentsch, de replier la 2e armée.

Quant au général von Bülow, le fait qu'il consentit, a donner un ordre de retraite à son armée sans tenter de s'informer de la situation réelle de la 1re armée et sans attendre que la situation générale fût éclaircie, lui attribue, à mon avis, une part de responsabilité dans notre retraite fatale.

on peut néanmoins admettre comme circonstance atténuante qu'il ignorait que le général von Kluck avait l'intention d'obtenir la décision de la bataille par une attaque de son extrême droite, car sous la pression des événements les liaisons entre les 1re et 2e armées ne fonctionnaient plus régulièrement. C'est regrettable, mais facile à comprendre.

Mais cette même circonstance atténuante ne peut être accordée à Hentsch. Celui-ci avait été mis au courant des intentions de von Kluck par les messages de la 1re armée qui étaient parvenus à Luxembourg avant son départ. Or il ne communiqua pas ces renseignements au général von Bülow. Au contraire, il lui dépeignit la situation de la 1re armée sous des couleurs très sombres.

Dans la matinée du 9 septembre, Hentsch partit pour le quartier général de la 1re armée du général von Kluck. Ce fut un peu plus tard, dans cette même matinée, que le général von Bülow, informé que des forces ennemies s'avançaient au nord de la Marne.

La décision prise par le général von Bülow au cours de cette crise restera toujours un objet de controverses animées entre les critiques militaires. Les publications officielles résument de la façon suivante le raisonnement du général von Bülow :

" L'intention évidente de l'ennemi était d'envelopper l'aile droite allemande en séparant tout d'abord l'armée du général von Kluck de la masse des autres armées et en l'anéantissant ensuite. C'était là une chose qu'il fallait éviter à tout prix. La défaite ou la retraite de la 1re armée semblait inévitable et chacune de ces éventualités devait entraîner une menace sérieuse pour la 2e armée dont le flanc droit resterait découvert. Ce désastre pouvait survenir d'un moment à l'autre. Il était urgent d'agir.

" Or, si la 1re armée devait se retirer, la 2e armée devait, elle aussi, en faire autant, selon l'accord de la veille, pour épauler la 1re armée au nord de la Marne et lui donner la possibilité de se rallier à son aile droite.

Avec l'aide de la 7e armée qui arrivait de Belgique, on pourrait alors établir un nouveau front sur l'Aisne. "

On ne peut pas blâmer le général von Bülow d'avoir vu dans les opérations de la 1re armée du général von Kluck une manúuvre téméraire et dangereuse qu'on ne pouvait empêcher de se transformer en une catastrophe complète que par la retraite immédiate de la 1re armée. Il ne se doutait pas, en effet, le moins du monde que la 1re armée ne se préparait pas à battre en retraite, mais qu'elle se maintenait au contraire obstinément sur ses positions avancées dans le ferme espoir de remporter une victoire décisive aux portes de Paris.

Seul un véritable génie militaire, un brand capitaine né, aux talents remarquables, aurait pu en pareille occasion opter pour une chance lointaine et se décider à ne rester sur place, quoi qu'il pût advenir. Peut-être le général von Bülow, bien connu pour sa force de volonté, aurait-il trouvé l'énergie nécessaire pour prendre une semblable décision s'il n'avait subi, la veille au soir, l'influence pessimiste de Hentsch qui croyait fermement que la 1re armée devait échouer et battre en retraite.

Quand Hentsch arriva au quartier général de la 1re armée, il trouva une situation tout autre que celle qu'il avait dépeinte dans son entretien avec le général von Bülow. Mais il était trop tard pour réparer le dommage qu'il avait causé. La 2e armée avait déjà commencé à se replier. Il ne restait rien d'autre à faire à la 1re armée qu'à se retirer également. Mais il était impossible d'effectuer la jonction des deux armées dans la région de Fismes, comme Hentsch le préconisait. C'était sur l'Aisne que devait se faire la nouvelle concentration.

La retraite de la 2e armée (général von Bülow) entraîna nécessairement celle de la 3e armée (général von Hausen), qui provoqua, à son tour, celle de la 4e armée (duc de Wurtemberg) et celle de ma propre armée, la 5e.

Ce fut dans la matinée du 10 septembre que Hentsch arriva à mon quartier général et me demanda de replier mon armée sur une ligne allant approximativement de Sainte-Menehould à Clermont. Je l'éconduisis. Il repartit alors pour Luxembourg avec l'indication que je n'admettrais pas sa demande sans un ordre écrit du Chef suprême de la guerre ou du chef d'état-major général de l'armée.

En arrivant à Luxembourg, Hentsch décida de Moltke à se rendre aux quartiers généraux des 3e, 4e et 5e armées. A l'issue de cette tournée, qui fut son dernier voyage en tant que chef d'état-major, de Moltke donna un ordre de retraite générale.

Celle-ci s'effectua avec succès et le 14 septembre les armées allemandes se trouvèrent établies sur un front solide entre l'Oise et la frontière suisse.

L'offensive allemande du front occidental avait été brisée. Le plan initial pour la guerre sur deux fronts, qui dépendait d'une décision rapide et complète à l'ouest, ne pouvait plus être couronné de succès. Le miracle de la Marne avait sauvé la France et avec la France ses alliés.

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