LA BATAILLE DE LA MARNE VUE PAR LE GENERAL PALAT

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVI

LE 8 SEPTEMBRE A LA DROITE

La 4e armée. - Contre-offensives allemandes.- Le 21e Corps. - Le 15e corps à la 3 armée. - Contre-offensive allemande sur les 5e et 6e corps. - Combat du 15e corps à Vassincourt. - L'offensive allemande sur les Hauts de Meuse. - L'attaque du fort de Troyon. - Le combat au 6e corps. - Les divisions de réserve.

I

 

Le 8, au point du jour, une poussée violente se produisait contre la droite de la 4e armée. Le XVIIIe corps de réserve, qui était à Sermaize et à Contrisson, pressait fortement le 2e corps, de Pargny-sur-Saulx à l'est de la forêt des Trois-Fontaines. L'aide de notre 3e armée était réclamée, et le 15e corps dirigeait une brigade sur Robert-Espagne, pour agir au besoin vers l'ouest, tandis que le gros opérait en direction de Contrisson et Vassincourt, le 5e corps continuant d'être vers Laimont. L'action demeurait indécise tout le jour. Après les incertitudes du début, nos aviateurs rendaient des services sérieux à l'artillerie, repérant les rassemblements et les batteries ennemies, en sorte que 75 faisait " de très utile besogne " (Lieutenant Deville, p. 111; G. Babin, p. 273.).

Vers 10 h. 15, à l'aile opposée de la 4e armée, le 17e corps était violemment attaqué sur sa gauche par la 23e division (XIIe corps), qui marchait à l'ouest du ruisseau de Sompuis (le Puits), alors que le XIXe agissait à l'est. A la droite du 17e, le 12e corps, bien que ses effectifs fussent de plus en plus réduits, faisait encore dessiner une attaque sur Humbauville par le 50e. Elle était repoussée, mais l'ennemi ne gagnait pas de terrain et subissait de grosses pertes.

A 15 heures, l'action était très vive sur tout le front de la 4e armée. Une brigade du XIIe corps, la 46e, opérait au sud de Sompuis, le XIXe entre Humbauville et Courdemanges; le VIIIe vers Frignicourt et Vauclerc; le VIIIe de réserve sur Favresse et Blesmes; le XVIIIe sur la voie ferrée jusqu'à Sermaize, par Pargny-sur-Saulx; le XVIIIe de réserve jusqu'au sud d'Andernay et de Mognéville. Ainsi notre front était orienté face au nord-ouest. Il semblait que l'ennemi cherchât à provoquer une rupture à la gauche de la 4e armée, là même où un vide très marqué s'était produit dans notre ligne de bataille. Mais la répartition de ses forces ne favorisait pas ce dessein, s'il existait réellement, leur densité étant beaucoup plus forte contre la droite et le centre que contre la gauche de la 4e armée. Presque partout, d'ailleurs, sauf à la droite, nous maintenions nos positions, sans les améliorer sensiblement.

Dans la soirée (22 h. 30), on apprenait que le 17e corps, débordé sur sa gauche, avait perdu du terrain, malgré l'approche du 21e corps (général Legrand). Le 8 septembre, ce dernier se proposait, conformément aux ordres reçus, de porter son principal effort à sa gauche, avec la 13e division, en direction ouest de Sompuis, sa droite se maintenant sur le front tenu par la 23e division et par le détachement du 17e corps. Ces intentions ne purent être réalisées en raison d'un retard d'environ trois heures, que la 13e division apporta dans son entrée en ligne, retard provenant de la fatigue des troupes et aussi d'une erreur de transmission entre la 13e division et la 85e brigade. Il en résulta de fâcheuses conséquences, car l'ennemi put pousser son offensive sur le détachement du 17e corps et le rejeter de la croupe 187/197 (ouest d'Humbauville); il gagna même les bois garnissant les pentes sud et s'établit sur le front des trois fermes Tillat, Pibreaux et Nivelet, face au sud-ouest. Lorsque, vers midi, la 13e division vint établir son artillerie sur la " crête départementale " du camp de Mailly, à l'ouest des Essertes, elle fut accueillie par une vive fusillade qui jeta le trouble dans la mise en batterie et nous causa des pertes. Le général Legrand dut prescrire à la 13e division d'enlever tout d'abord, en la débordant par les ailes, la position que l'ennemi venait d'occuper. Mais nous ne pûmes que nous maintenir sur la crête départementale, sans atteindre cet objectif.

La 23e division conserva Humbauville. L'intervention du 21e corps n'avait eu pour résultat que de limiter le recul de l'extrême gauche de la 4e armée, sans aboutir au moindre progrès.

Bien que la bataille fut encore indécise dans cette région, certaines des troupes allemandes montraient déjà des signes d'ébranlement. Des mouvements rétrogrades s'opéraient, alourdis par des ordres et des contre-ordres : " Cette incertitude de nos chefs exaspère les soldats qui commencent parfois à insulter les officiers. Beaucoup d'entre eux, n'en pouvant plus, refusaient d'avancer et restaient où ils étaient, se livrant à leur destinée " ( Souvenirs de guerre d'un sous-officier allema,nd (XVIIIe corps), p. 86.).

II

 

Nous avons dit que, le matin du 8, le 15e corps portait son gros dans la direction générale de Contrisson, en dirigeant une brigade sur Robert-Espagne, à l'ouest. Le but du général Sarrail était de rechercher la liaison avec la droite de la 4e armée sur la rive gauche de l'Ornain, tout en couvrant Bar-le-Duc. Les autorités 'civiles de cette ville l'interrogeant sur l'éventualité de leur repli, il répondait : " Je vous autoriserai à partir lorsque le premier obus tombera sur la place de la Préfecture " . La ville n'était pas bombardée, malgré le voisinage de l'ennemi, et l'administration restait en place (Le général Sarrail, p. 568.). Ainsi, l'énergie du commandant de la 3e armée empêchait des fonctionnaires de donner, comme trop de leurs collègues au début, le plus fâcheux exemple à la population. Mais une menace sérieuse se produisait sur les derrières de l'armée. Depuis le 7, l'ennemi manifestait une activité suspecte vers les Hauts-de-Meuse et le général Sarrail jugeait nécessaire de faire couper les ponts sur ce fleuve.

A l'aube une offensive allemande se dessinait contre la jonction des 5e et 6e corps. Il fallait y jeter la 7e division de cavalerie (général d'Urbal), ainsi qu'une brigade du 5e corps jusqu'alors en réserve. Sur cette partie du front, il se produisait un engagement très confus, qui se prolongeait jusqu'au soir. Laimont, que nous avions réoccupé, était bombardé par notre propre artillerie, puis abandonné. L'ennemi attaquait le bois Bugal, .qui commande la route de Bar-le-Duc et dont nous défendions la lisière, non sans incertitudes de la part du commandement inférieur . A la nuit, l'ennemi tentait un assaut. Une première vague a été immobilisée, une autre suit et gagne rapidement du terrain, malgré un feu à volonté : " Pour mieux viser, nous bondissons sur le parapet et tirons à genoux... Devant nous, la vague d'assaut n'est plus qu'à quarante mètres! je tire avec une rage frénétique... Toute la lisière du bois n'est qu'un long jet de feu dans la nuit... Les rangs allemands s'écroulent comme s'abat une file de dominos sous une chiquenaude... Et soudain la ligne ennemie fléchit, tourbillonne, se débande !. . . "

Tandis que l'ennemi s'enfuit en désordre, le bataillon se rassemble et se retire, lui aussi, vers l'arrière, et passe la nuit dans le bois, abandonnant sa position sans raison appréciable.

Cependant, une brigade du 15e corps (29e division, général Carbillet), attaquait Vassincourt, à la gauche du 5e corps. Ce mouvement s'opérait dès 3 heures. On traversait Mognéville, occupé par des chasseurs à pied, et l'on marchait par les bois, au sud du ruisseau de la Beuse. Vassincourt avait été mis sérieusement en état de défense par une brigade wurtembergeoise, dit-on. Vivement attaqués par le 112e, les Allemands défilaient par groupes vers la Tuilerie, a l'ouest. Mais le 112e ne pouvait dépasser l'entrée du village, fauché qu'il était par des mitrailleuses.

En même temps, toute une brigade allemande dirigeait une contre-attaque sur notre gauche, tenue par le 6e bataillon de chasseurs. Au pas de course, au bruit des fifres et des tambours, elle traversait rapidement le vallon de la Beuse; des chants de triomphe, des cris sauvages retentissaient. Notre gauche extrême faiblissait et nous laissait déborder. Les masses en feldgrau déferlaient dans la prairie comme poussées par une force invisible. Bien qu'on vît.. tomber un grand nombre de ces assaillants, d'autres surgissaient constamment : " C'est à la fois beau, terrifiant! " Mais deux compagnies du 6e bataillon opèrent une contre-attaque dans leur flanc. Il se produit une mêlée épique. Des blessés s'entrelardent de leurs baïonnettes, comme de poignards. Finalement l'ennemi est rejeté dans le fond du ravin.

Une nouvelle attaque suivait, provoquant une autre contre-attaque des chasseurs. " Il n'y a plus de chefs, il n'y a plus de troupiers, il n'y a que des hommes qui défendent leur peau, qui se précipitent en avant, la bouche ouverte, les traits contractés, le regard halluciné. On marche sur les blessés et sur les morts... On entend leurs cris de douleur et d'agonie. Et, pour la seconde fois, on s'aperçoit que l'ennemi a fait demi-tour... "

Les deux compagnies finissaient néanmoins par se rabattre sur le bataillon, sous le feu des Allemands qui avaient gravi une troisième fois le mamelon. Leur attaque n'avait pu progresser, sérieusement, tout en dégageant Vassincourt. Il fallait se replier sur la crête de Véel, où l'on se remettait en ordre. Nous avions subi de fortes pertes. Une compagnie de chasseurs était, réduite de 120 à 50 hommes environ (Carnet de note d'un officier d'alpins, I, p. 70-78. La 29e division paraît avoir tenté une nouvelle attaque à la nuit, sans plus de succès.).

Pendant cet épisode, on apprenait (8 heures) que la droite de la 4e armée se repliait au sud de Sermaize, en direction de Cheminon-la-Ville. Il fallait y porter rapidement une fraction de la 7e division de cavalerie, pour chercher à rétablir la liaison. Elle précédait la dernière brigade du 15e corps, jusqu'alors en réserve d'armée, qui s'aiguillait sur Couvonges, au sud de Vassincourt.

Un peu plus tard, comme la menace entre les 5e et. 6e corps semblait moins grave que celle d'enveloppement au sud, la 7e division était reconstituée en entier à la gauche de la 3e armée, vers la forêt des Trois-Fontaines. Mais tout danger n'avait pas disparu sur les, Hauts-de-Meuse. On signalait dès le matin des patrouilles allemandes à Seuzey (est du fort de Troyon); un peloton de uhlans passait à Heudicourt, en marche sur Chaillon suivi d'un régiment d'artillerie accompagné de cavaliers (150 uhlans et 30 canons), qui marchaient dans la direction de Saint-Mihiel.

A midi, deux régiments, l'un de cavalerie et l'autre d'artillerie, se voyaient entre Seuzey et Lacroix-sur-Meuse. Les communications télégraphiques et autres étaient coupées. La situation de Saint-Mihiel devenait critique et l'on ne pouvait même pas songer à évacuer la population, faute de temps et de moyens.

A 13 heures, l'artillerie allemande commençait à bombarder le fort de Troyon (G. Babin, p. 275; Le général Sarrail, p. 568.), dont la vaillante résistance vaut plus qu'une simple mention (Cet ouvrage datait de 1878-1879 et n'avait jamais été remanié, contre toute raison. Ses fossés étaient taillés dans le roc, escarpes et contre-escarpes étant constituées par un placage en maçonnerie. Le flanquement était assuré par des caponnières armées de canons revolvers et de pièces de 12 se chargeant par la culasse. L'armement à ciel ouvert consistait en quatre pièces de 120, douze de 90 entre traverses très apparentes et deux mortiers de 15c. lisses. La garnison comptait 350 hommes. Le fort de Troyon fut bombardé du 8 au 12, pendant 71 heures effectives, par une batterie de 305 mm. établie à Vaux-les-Palameix (5 kil.), tirant en capitale, quelques batteries d'obusiers lourds de 15 c. à 7.500 mètres et de nombreuses pièces de campagne. Le tout tira environ 3.000 obus dont 200 de 305 et la plus grande partie de 15 c. L'ennemi fit une tentative d'assaut dans la nuit du 9 au 10, sans succès. Il n'investit pas l'ouvrage. Les effets du bombardement furent " à peu près nuls sur les fossés et les caponnières ". Tous les abris touchés par un obus de 305 furent percés. Un de ces projectiles traversa même deux locaux superposés. Mais peu de points vitaux furent atteints et les pertes n'atteignirent que 5 tués ou morts de leurs blessures et 38 blessés dont plus de moitié légèrement. L'armement à ciel ouvert ne fut pas complètement détruit. Après le départ des Allemands, on pouvait encore tirer trois pièces de 120, cinq de 90 et les deux mortiers. Quatre observatoires placés dans les cheminées d'aérage ne furent pas atteints. La garnison trouva un abri dans le ravelin, ouvrage extérieur tirant sur les passages de la Meuse et dont le fort assurait la protection vers l'est. L'ennemi le somma à trois reprises. Le commandant fit par deux fois des réponses fermes et courtoises. A la dernière, il répondit: " F..-moi le camp, ,je vous ai assez vu... A bientôt, â Metz !" Au sujet de cet épisode, lire La défense de Troyon Journal d'un officier de la garnison, Illustration du 9 janvier 1915, etc. E. Renauld, p. 23. Les forts du Bois-Bourru et de Marre, de Douaumont, de Génicourt étaient également bombardés à cette époque (Dauzet, De Liége à la Marne, p. 117).). Cet ouvrage, faiblement armé, gardé par une faible garnison, faisait connaître que ses pièces de 120 étaient inutilisables, qu'il espérait néanmoins tenir quarante-huit heures et le général Coutanceau réclamait à la 3e armée la 72e division, pour la jeter dans cette direction.

La situation du général Sarrail était tragique : des menaces de rupture se produisaient contre son centre et même sa droite, comme nous allons le voir; sa gauche et ses derrières couraient risque d'enveloppement. Il lui fallut encore recourir à la 7e division de cavalerie. A peine arrivée devant la forêt des Trois-Fontaines, elle était reportée, sans repos, vers la Meuse, où elle allait masquer l'absence de réserve.

Pendant que ces événements se déroulaient au centre, à la gauche et sur les derrières de la 3e armée, la droite était non moins vivement attaquée. Au 6e corps, la 12e division surtout avait à se défendre. L'ennemi se glissait dans un ravin, vers la Fontaine-des-Trois-Evêques. Heureusement, le général Herr intervenait vigoureusement avec l'artillerie divisionnaire et l'artillerie de corps. Repérées par l'aviation, les batteries allemandes furent combattues avec un tel succès qu'elles durent se taire dans la soirée.

A ce moment, le général Sarrail, mis au courant de la situation, téléphonait au commandant du 6e corps : " Je vous en prie, tenez ! tenez ! Nous avançons par la gauche avec le 15e corps. Il faut que vous teniez! "

Après l'échec de la brigade Estéve, le général Verraux portait le groupe de bataillons de chasseurs en soutien de la 12e division, le long du chemin de fer à voie étroite, entre la Fontaine-des-Trois-Evêques et la ferme de Vaux-Marie.

A la droite du 6e corps, les divisions de réserve du 3e groupe n'avaient pas effectué de changements notables dans leurs emplacements, semble-t-i.l. Le soir du 8, le G. Q. G. autorisait le général Sarrail à replier sa droite pour renforcer sa gauche, comme il avait d'abord été dans les intentions du général en chef (Le général Sarrail,, p. 568. Ce fait est reconnu par l'auteur officieux des Précisions sur la bataille de la Marne, p. 242, et par le général Berthelot (déposition devant la Commission de Briey).) .

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