LE POINT DE VUE DU GENERAL VON KUHL, D'AOÛT AU 3 SEPTEMBRE INCLUS

Le texte en Allemand, du Général von Kuhl a été édité au lendemain de la guerre, en 1920. La traduction française du Commandant Koeltz, est sortie en 1927, chez Payot. Ce texte est particulièrement intéressant par les analyses comparatives des théories en présence.

 

AVANT-PROPOS

Les motifs qui m'ont amené à essayer d'écrire une histoire de la campagne de la Marne depuis la concentration de l'armée allemande jusqu'à la retraite qui suivit la bataille de la Marne sont indiqués dans l'introduction.

Cette tâche est actuellement difficile. Les omissions et les erreurs sont inévitables dans l'exposé d'une lutte qui engloba des armées comptant des millions d'hommes et qui s'étendit de la haute Moselle à Paris en passant par Verdun.

De nombreux combattants, en particulier MM. les généraux von Gronau, von dem Borne, von Kluge, Telle, von der Marwitz, Gröner, Sixt von Armin, von Bergmann, von Stocken, le baron von Hammerstein-Gesmold, Sydow, Grautoff, les colonels Auer von Herrenkirchen, Lindenborn et von Caprivi, le lieutenant-colonel Wetzell, les commandants von Schutz, Bührmann, Köppen, Thilo, von Platen, von Voss, le capitainc König m'ont aidé amicalement de leurs contributions.

Je prie tous les lecteurs qui auraient des renseignements complémentaires ou justificatifs à me donner de vouloir bien me les transmettre.

Berlin Steglitz, novembre 1920

Von Kuhl. Breite Strasse 36.

 

ABRÉVIATIONS

G. Q. G. - Grand Quartier Général

C. A. - Corps d'armée actif.

C. R. Corps d'armée de réserve.

C. C. Corps de cavalerie.

D. I. Division d'infanterie active.

D. R. Division d'infanterie de réserve.

D. E. Division d'infanterie d'ersatz.

D. C. Division de cavalerie.

D. C. G. Division de cavalerie de la Garde.

D. C. B. Division de cavalerie bavaroise

. R. G. Corps de réserve de la Garde.

 

En introduction le Général von Kuhl exprime la nécessité de mettre par écrit les événements décisifs du début de la Grande Guerre et il regrette que peu de textes, relatifs aux choix stratégiques n'aient été écrits et archivés, beaucoup d'ordres ont été téléphoniques, radiographiques ou verbaux.

Pour lui, au lendemain de la guerre, les ouvrages étrangers sont difficiles a trouver néanmoins il porte une appréciation sévère : "L'ouvrage français de Hanoteaux est sans valeur, les choses importantes et insignifiantes, justes et fausses, y alternent en une suite variée. Les jugements qui y sont portés sont souvent ceux d'un profane. ..."

Son premier chapitre traite de la situation de l'Allemagne avant le début de la guerre, on y découvre une affirmation surprenant :

"Le tableau ci-après montre la supériorité écrasante de nos adversaires qui disposaient de 6 200 000 hommes alors que l'Allemagne et l'Autriche n'en avaient que 3 500 000 en chiffres ronds.

COMPARAISON DES EFFECTIFS DE PAIX

ET DES EFFECTIFS DE GUERRE RÉELS EN ETE 1914

(y compris les officiers) (1)

 

Effectifs de paix

Effectifs de guerre (2)

Divisons d'infanterie

Divisons de cavalerie

Nombre d'hommes

Allemagne

760.908

85(3)

11

2.019.470

Autriche-Hongrie

477.859

57

11

1.470.000

Total

1.238.767

142

22

33.489.470

Russie

1.581.000

118 1/2 (4)

40 (5)

3.461.750

France

883.566

75 (6)

10

2.032.820

Angleterre

248.000(7)

6

1 et 2 brigades

132.000 (8)

Serbie

51.000

10

1

285.000

Belgique

61.282

6

1

280.000

Total

2.825.448

215 1/2 (2)

54

6.191.570

Remarques :

(1) En cas de comparaison avec d'autres nombres, il faut tenir compte qu'ici, d'une part, tous les officiers sont inclus et que, d'autre part, les formations de la remarque 2 sont déduites, enfin que les données se rapportent à l'été 1914.

(2) Non compris : les formations d'ersatz, de landwehr et de landsturm en Allemagne; l'armée territoriale en France ; la garde nationale en Russie.

(3) Y compris les 6 divisions d'ersatz mobiles.

(4) Y compris les corps cosaques, sibériens et du Turkestan.

(5) Y compris 12 divisions de cosaques.

(6) 48 actives, 27 de réserve dont 2 formées seulement en octobre-

(7) Armée régulière stationnée en Angleterre et dans les colonies.

(8) Corps expéditionnaire seul.

 

Von Kuhl ajoute que les ex-colonies britanniques devraient rejoindre, par la suite, les Alliés et que la seule chance de l'Allemagne est une décision rapide à l'Ouest puis ensuite à l'Est.

Son deuxième chapitre, traite de la concentration et le plan de campagne allemand des sept armées allemandes. Le rôle des 6ème et 7ème armées est un peu ambigu il doit bloquer sur la position préparée de la Nied, l'offensive probable des Français, mais peut-être aussi exploiter des succès éventuels au nord des Vosges et encore pouvoir envoyer des renforts vers l'aile droite allemande.

 

Le plan initial du comte Schlieffen ne laissait sur la rive droite de la Moselle que 3 C.A. 1/2, 1 corps de réserve et 3 divisions de cavalerie, ainsi que quelques brigades en Alsace. La force principale était à l'aile droite. Le général von Moltke, successeur de Schlieffen, rééquilibra progressivement l'aile gauche allemande pour ne pas laisser l'Alsace sans défense mais enlevant au plan initial toute sa logique et ses avantages.

"Personnellement je suis d'avis qu'il était possible d'obtenir une décision. La traversée de la Belgique ne fut nullement " un moyen désespéré ". C'était l'ennemi qui était sur le point de désespérer. En août 1914 le général Joffre n'a pas, comme on l'admet souvent, évité une bataille décisive. Il s'est au contraire nettement efforcé d'obtenir la décision sur tout le front par une grande offensive. Cette offensive échoua et la retraite qui suivit ne fut nullement volontaire; les Français, comme les Anglais étaient au contraire battus sur tout le front. Que l'on lise dans les rapports français et anglais l'effet produit par la défaite et la retraite sur l'armée et, sur les hommes d'état ennemis. Si nous subîmes ultérieurement un échec sur la Marne ce fut pour des causes particulières. Les fautes de commandement qui nous firent perdre la campagne de la Marne résident précisément dans le fait que l'idée d'anéantissement initiale ne fut exécutée que sous une forme affaiblie. Autrement nous aurions été certainement victorieux sur la Marne en septembre. J'espère que cela résultera de l'exposé des événements."

Son troisième chapitre, se nomme : Les opérations allemandes jusqu'à l'échec de l'offensive française (23 août).

"En août et septembre 1914 nous souffrîmes constamment de l'insuffisance de liaison entre le G.Q.G. et les armées. Nos troupes téléphoniques étaient beaucoup trop faibles et n'étaient pas suffisamment pourvues de matériel moderne. Ce n'est qu'exceptionnellement que la 1re armée put se mettre en communication téléphonique avec le G. Q. G. en passant par la ligne téléphonique des étapes. Avec la rapidité du mouvement en avant il ne fut pas toujours possible de relier l'armée en temps utile avec la station tête de ligne téléphonique des étapes. On pouvait à la rigueur essayer de toucher cette tête de ligne par automobile. Mais on trouvait alors la ligne détruite dans la zone des étapes elle-même, ou bien elle se rompait à ce moment-là, ou bien la conversation était impossible parce que la ligne était construite d'une façon trop précaire.

Les communications de la 1re armée pendant la bataille de la Marne se firent par suite presque exclusivement par T. S. F. L'état-major de la 1re armée disposait de deux stations de système différent dont l'une pouvait établir une liaison directe avec le G. Q. G., mais dont l'autre ne pouvait le faire que par l'intermédiaire de la 2e armée. Il en résultait dans ce dernier cas des retards considérables. Mais même dans le cas d'une liaison directe avec le G. Q. G. il fallait souvent attendre pendant des heures avant que le message put être transmis parce que le G. Q. G. ne disposait que d'un seul poste récepteur où venaient affluer les comptes rendus de toutes les armées. Les perturbations dues aux orages qui se produisaient souvent pendant les journées de fortes chaleurs interrompaient le trafic. A cela venaient s'ajouter les brouillages provoqués par la Tour Eiffel. Il fallait parfois répéter un message trois ou quatre fois avant qu'il fût transmis sans erreur. Il fallait ajouter ensuite le temps nécessaire au déchiffrement. C'est ainsi qu'il faut expliquer qu'à certains moments décisifs des comptes rendus importants aient mis 24 heures à parvenir. Il était impossible d'échanger des idées.

Le fait que la Direction suprême se trouva trop loin du front pendant les journées décisives fut en outre un facteur très aggravant."

Il ajoute également que le G.Q.G. allemand n'est pas venu une seule fois au Q.G. de la 1ère armée, alors que Joffre se déplace en permanence pour être au plus près de l'événement et de la décision. Autre différence Joffre s'occupe seul d'un seul front. L'Empereur supervise du G.Q.G. la guerre sur deux fronts, cet éloignement fut une cause des difficultés de communication et de compréhension des événements.

"Le comte Schlieffen en l'avait sans cesse soulignée. Il disait que les commandants d'armée devaient faire leur le plan du commandant en chef et qu'une seule pensée devait pénétrer l'armée tout entière. Il reprochait souvent pendant les voyages d'état- major que la conduite des opérations manquait de conformité avec les manúuvres du terrain d'exercice et disait que tout devait se passer comme à l'exercice de bataillon. A propos du grand mouvement enveloppant de l'armée à travers la Belgique et le nord de la France en particulier, il exprima souvent l'avis que les armées devaient marcher alignées comme les bataillons. Mais nous n'avions pas reconnu que cela n'était pas possible sans groupe d'armées comme organe de commandement intermédiaire. Nous verrons qu'en 1914 nous déviâmes fortement de la direction. Notre mouvement ne fut certainement pas analogue à un exercice de bataillon.

L'état-major français ne connut pas non plus les groupes d'armées en 1914. Leur absence se fit sentir aussi désavantageusement chez notre ennemi que chez nous, ainsi que l'exposé des événements le montrera."

Le 20 août, la 1ère armée est informée que les Anglais ont débarqué en France et doivent intervenir en Belgique, mais on ne sait où, une armée française est signalée entre Namur et Dinant. La coordination entre le 3ème armée qui doit attaquer vers Dinant et la conversion autour de Namur (que l'on doit faire tomber) de la 2ème armée est difficile, de plus il ne faut pas rompre le contact avec la 1ère armée qui va aborder la Sambre.

L'ordre du général von Bülow, du 21, précise que la 2ème armée attaquera sur la Sambre le 23 au moment où la 3ème attaquera sur la Meuse. Il est ordonné à la 1ère armée d'encadrer Maubeuge pour participer à ce mouvement. Cette approche présente l'inconvénient, pour von Kuhl de risquer de faire converger les trois armées vers les même zones et donc de se gêner mais également ne plus pouvoir découvrir et tourner les Anglais sans parler de l'effort de marche de l'aile droite.

Le 22, à mi-journée, la présence des Britanniques est découverte par la cavalerie dans la région de Mons, donc ils se plaçaient à côté des armées françaises. Malgré cette information von Kluck continue à craindre la présence d'autres troupes vers Lille. Cette découverte de la présence anglaise vers Mons rendait imprudente une attaque sur Maubeuge, le G.Q.G. de Coblence confirma la subordination de la 1ère armée à la 2ème et la nécessité que l'aile gauche de la 1ère armée devait investir Maubeuge en restant en liaison étroite avec la 2ème armée et que tout débordement, par l'ouest des Anglais ne pourrait être entrepris qu'après une victoire sur la Sambre.

Après discussions avec la 2ème armée, il eut confirmation que la mission principale de la 1ère armée restait l'enveloppement de l'ennemie et on acceptait que l'aile gauche de la 1ère armée soit au nord-est de Maubeuge. Le 23, von Kluck ordonne que l'armée continue son mouvement en avant dans la région nord-ouest de Maubeuge. Les Anglais étaient attendus plus au sud et comme notre aile gauche avait dû être porter vers Maubeuge nous heurtâmes de front la position anglaise (au lieu de la tourner).

Constatant que la rive sud de la Sambre n'est tenue que par trois divisions de cavalerie, le général von Bülow, décide le 22, à midi, d'attaquer immédiatement et non pas le 23 comme prévu avant l'arrivée de nouvelles forces ennemies, il invite par T.S.F. la 3ème armée à faire de même mais le message ne parvint qu'à 23 heures à la 3ème armée qui n'avait plus le temps de modifier ses ordres d'attaque le 23 à 5heures du matin.

 

Il ressortit une insatisfaction de la part de von Kluck (2ème armée) de ne pas avoir été appuyé par von Hausen (3ème armée) qui lui ne comprit pas ne non-respect des dates initialement prévues.

On constatait, le 22 que la 4ème armée avait dû infléchir ses colonnes vers le sud pour faire face à une attaque française, aile gauche vers Bouillon et que la 5ème armée décida d'attaquer des force françaises progressant dans la région de Montmédy-Etain. Il s'agissait manifestement d'une grande offensive anglo-française.

La journée du 23 vit que l'hypothèse de n'avoir sur la rive sud de la Sambre que de faibles effectifs s'avérait erronée, la 2ème armée dans cette bataille de Namur que les Français appellent la bataille de Charleroi, dû faire appel à ses voisines, la 1ère armée étant aux prises avec les Anglais ne pu intervenir. La 3ème devant la difficulté de traverser la Meuse à Dinant, reçut l'accord du G.Q.G. d'orienter une partie de ses forces plus au sud et de traverser à Givet. La découverte de la retraite de l'ennemie évita que les deux armées ne s'interpénètre.

"D'après le rapport du général-feldmaréchal von Bülow, la 2e armée serait parvenue, le 24, à battre l'ennemi d'une façon décisive, sans le secours des armées voisines, avec ses seules forces et au prix de durs combats. Or d'après les exposés français le général Lanrezac s'est dérobé à l'encerclement par une retraite décidée dès le 23 au soir et commencée le 24 au matin.

Ce qui manqua à nos opérations sur la Sambre, la Meuse et la région de Mons, ce fut une direction supérieures.

Les efforts explicables de la 2é armée pour attirer à elle les 1re et 3e armées afin d'être soutenue directement par elles dans la bataille imminente n'eurent pas un effet favorable sur les opérations. Si la 3e armée avait été invitée dès le début à prendre la direction de Givet-Fumay avec le, gros de ses forces pendant que la 1re armée aurait débordé plus largement vers l'ouest pour envelopper l'aile gauche anglaise, on aurait pu obtenir une grande décision. Les attaques françaises décousues avaient mis Lanrezac dans une situation extrêmement risquée. On avait déjà la possibilité d'anéantir l'aile gauche ennemie e t de refouler l'armée française vers le sud-est contre les forteresses de la Moselle, comme le voulait le comte Schlieffen.

L'auteur anonyme de " Kritik des Weltkrieges " (Verlag Köhler, 1920, page 88) estime que la 2ème armée a eu tort d'attaquer les forces ennemies de la Sambre dès le 22 août. Il déclare " qu'elle aurait dû attendre que la 1re armée se fût suffisamment avancé et que la 3ème armée se fût ouvert le passage de la Meuse. Attaqué trop tôt de front l'ennemi a reconnu le danger de débordement qui le menaçait sur ses deux ailes et s'y est soustrait en battant en retraite ".

Je crois au contraire que la, défaite des Anglais, le 23, à Mons et une avance de la 3e armée en direction de Givet-Fumay auraient fort bien pu amener le général Lanrezac à ne plus, attendre l'attaque de Bülow. Il était sans cesse en grand souci pour ses flancs. En l'attaquant le 22 la 2e armée est tout au moins parvenue à le battre, sinon à l'anéantir.

L'encerclement. peut rarement être obtenu en retenant le centre jusqu'à ce que les deux ailes aient fermé le cercle.

Le comte Schlieffen disait que dans de pareilles tentatives l'ennemi n'a pas l'habitude de jouer le rôle qu'on veut lui prêter. Ce qu'il y avait de désavantageux dans la manúuvre du général-felmaréchal von Bülow c'était son dispositif, le fait d'avoir rapproché trop étroitement la 1re et surtout la 3e armée de la 2e.

Entre temps de durs combats avaient eu lieu également aux 4e et 5e armées.

La 4ème armée avait été obligée de converser pour faire face à la 4e armée qui se portait au delà de la Semoy en direction de Neufchâteau et à l'ouest et l'avait battue à Neufchâteau les 22 et 23 août. L'ennemi poursuivi en direction de la Meuse vers la ligue Sedan-Mouzon-Pouilly où de violents combats s'engagèrent à nouveau.

La 5e armée se heurta à la 3e armée française qui débouchait de la région nord de Verdun et marchait sur Longwy-Arlon : elle la rejeta dans la bataille de Longwy les 22 et 23 août. Les combats durèrent dans la région de Longuyon et sur l'Othain jusqu'au 27.

Son quatrième chapitre, traite des opérations françaises jusqu'au 23 août.

 

Dans le plan XVII, les Français avait limité leur déploiement vers le nord à la région de Mézières afin d'éviter de donner, même l'apparence, qu'ils voulaient entrer en Belgique. C'était un dispositif conçu pour l'offensive.

Dans ce chapitre von Kuhl émet des réserves sur la sincérité de ce plan XVII et notamment il pense que les attaques prévues au nord de Metz-Thionville n'avaient pas la place pour se déployer et celles au sud entre Metz et les Vosges se heurtaient à de grandes difficultés. Il pense que l'état-major français était convaincu du passage des Allemands par la Belgique.

Jusqu'au 8 août Joffre pense que le gros allemand se rassemble dans la région Metz-Thionville-Luxembourg. Le 13 sachant que les Allemands sont en Belgique, au nord de la Meuse il pense encore que la menace d'encerclement peut être contrecarrée par les troupes belges, anglaises et le 4ème groupe de divisions de réserve, son plan est de percer le centre allemand pendant la tentative de débordement. Les attaques en Alsace et en Lorraine devaient de fixer sur place le maximum de forces, loin du théâtre principal.

"Mais le chef de l'armée d'aile gauche (5e armée), le général Lanrezac, estima, contrairement à l'opinion du généralissime, que le danger d'enveloppement qui menaçait cette aile était beaucoup plus grand et lui adressa une lettre dans ce sens. Pas à pas le général Joffre fut contraint de décaler davantage ses forces vers la gauche quand l'importance des forces de l'aile droite allemande s'avançant au nord de la Meuse, fut peu à peu connue. Le général Lanrezac fut tout d'abord autorisé à pousser le 1er C. A. sur Dinant pour garder la Meuse, puis ultérieurement à rompre vers la gauche pour se porter sur la Sambre à l'ouest de la Meuse.

Les 15 et 18 août de nouveaux ordres répondant à la nouvelle situation furent donnés. En vertu de ces ordres l'attaque principale dont le G. Q. G. attendait la décision devait être déclenchée le 21, une fois la concentration terminée.

La 5e armée devait s'avancer à l'ouest de la Meuse sur Philippeville et, de concert avec les Anglais et les Belges, se porter au-devant des forces ennemies qui s'avançaient entre Givet et Bruxelles. Le corps de cavalerie Sordet et le 4ème groupe de divisions de réserve étaient placés sous ses ordres."

L'offensive des 1re et 2ème armées française commencée le 14 août, échoua dès le 20. Joffre n'en continua pas moins à s'en tenir à son projet. Le 20, il ordonna l'attaque décisive qui devait déboucher le 21 de la ligne Longwy-Mézières en direction du nord, à sa 3ème et 4ème armée. Elles furent repoussées. Comme échouèrent la 5ème armée le 23 à Charleroi et les Anglais à Mons, les Allemands étaient beaucoup plus puissants que Joffre ne l'avait prévu.

 

LA BATAILLE DE NAMUR (pour les Français Bataille de Charleroi)

 

"Le cours. de la bataille de Namur du côté français montre dans quelle situation difficile était tombé le général Lanrezac (5e armée) (voir croquis 1, plus haut).

Le 21 août. au moment où il devait commencer son offensive le général Lanrezac ne disposait, en première ligne, au sud de la Sambre, que de deux, corps d'armée : le 3e au sud de Châtelet-Charleroi ; le 10e à Fosse. Le 1er C. A. assurait la protection du flanc droit sur la ligne de la Meuse entre Givet et Namur. Il devait être relevé par une division de réserve du groupe Valabrègue, mais celle-ci n'arriva que le 22 au soir. Il ne prit donc pas part aux combats du 22. A l'aile gauche de l'armée, le 18e C. A., envoyé de la région de Toul par la 2e armée et débarqué du 18 au 20, se rassembla le 21 dans la région sud de Thuin. Plus gauche encore, les deux autres divisions de réserve du groupe Valabrègue furent rameutées de Vervins pour défendre la Sambre à la frontière belge, à l'ouest de Thuin, et assurer la liaison avec les Anglais.

Des deux alliés avec lesquels Lanrezac devait coopérer, les Belges s'étaient repliés le 19 sur Anvers et les Anglais n'étaient pas encore prêts le 23. La 4e armée s'avançait séparée de lui par un grand intervalle, si bien que son flanc droit était sérieusement menacé par l'approche de la 3e armée allemande. Il n'en décida pas moins de se préparer à attaquer le 23. Mais l'attaque allemande le devança le 22 et le refoula le 23. Le 3e C. A. en particulier subit une défaite. D'après les données françaises (Palat, La Grande Guerre sur le front occidental, volume III, page 304), ses masses refluèrent le 23 au soir dans un désordre indescriptible et leur cohésion était ébranlée. Le 18e C. A. avait, lui aussi, beaucoup souffert. Lanrezac lui-même concède que certaines unités avaient montré une " faiblesse honteuse ".

Le 23 au soir Lanrezac prit lui-même la décision de battre en retraite au delà de la ligne Philippeville-Beaumont-Maubeuge pour éviter " un nouveau Sedan ". Les ordres furent donnés entre 23 heures et minuit. L'armée devait avoir commencé sa retraite derrière la ligne indiquée avant l'aube du 24. Du côté français, on attribue au général Lanrezac la mérite d'avoir sauvé son armée d'un enveloppement complet par une retraite opportune. Le général Joffre semble tout d'abord ne pas avoir été du tout d'accord avec son subordonné, mais le 24 il approuva sa décision. De notre point de vue cette retraite rapide est à regretter. La 4e armée avait été battue le 22 et se repliait vers la Meuse ; Lanrezac isolé et fortement en flèche, se trouvait donc exposé à l'attaque concentrique des 2e et 3e armées. Les derniers forts de Namur tombèrent le 25 août. Les Anglais étaient déjà depuis le 24 en pleine retraite.

Il est regrettable que la 3e armée allemande ait été déterminée à marcher directement en direction de Dinant et à traverser la Meuse précisément au point où elle était le plus difficile à franchir et 1e, plus, fortement défendue, au lieu de se maintenir en direction sud-ouest. Lanrezac fut bien obligé le. 23 de faire front à nouveau. vers la Meuse à une partie des éléments du 1er C. A. relevé pour se défendre contre l'attaque de la 3e armée, à Dinant, mais le but qu'il poursuivait fut cependant atteint : il fut sauvé " d'un danger mortel " (de Thomasson, ouv. cit. page, 215).

Palat remarque toutefois (ouv. cit. page 213) que, bien que la défaite ne fût pas décisive, ce fut néanmoins une défaite.

L'emploi du corps de cavalerie Sordet (1re, 3e et 5e D. C.) est plein d'enseignements. Rompant de la Meuse il avait franchi la frontière belge dès le 6 août, avait pénétré profondément en Belgique, mais avait fait demi-tour après une chevauchée très épuisante sans avoir été d'une grande utilité. Avant la bataille il se trouva tout d'abord devant l'aile droite de la 5e armée, mais le 23 il reçut l'ordre de se rendre aussi vite que possible à l'aile gauche anglaise qui semblait menacée par l'avance de la 1re armée allemande. Bien que ses chevaux fussent encore épuisés par leur randonnée en Belgique, il devait encore atteindre Maubeuge dans la soirée.

Au cours de la marche, le gouverneur de Maubeuge lui fit savoir qu'il ne pouvait pas cantonner à l'intérieur du camp retranché, parce que " sa place indiquée était en rase campagne ". Au milieu de la nuit il arriva à Beaufort (sud de Maubeuge) où il bivouaqua. Malgré son épuisement extrême il continua le 24 sur Avesnes pour gagner l'aile gauche anglaise ; mais ses chevaux étaient si fatigués qu'on ne put plus avancer. Ce ne fut que le 25 que le corps de cavalerie, atteignit la région de Walincourt (sud-est de Cambrai) après une marche épuisante, compliquée de nombreux à coups, et après avoir traversé l'armée anglaise en retraite.

Il apparut ainsi encore une fois combien c'est chose difficile d'amener la cavalerie d'armée au bon endroit quand elle a déjà été engagée dans une autre direction. Les directives qui lui sont destinées, demandent à être étudiées avec soin. Les mouvements de rocade de cette cavalerie prennent beaucoup plus de temps qu'on est porté à l'admettre et provoquent facilement son usure prématurée. C'est là un fait que nous trouverons confirmé lorsque nous examinerons l'emploi de notre cavalerie d'armée.

Il ne restait plus rien d'autre à faire au généralissime français qu'à indiquer leur direction de retraite à chacune de ses armées. Le général Maunoury reçut l'ordre de tenir la ligne Verdun-Toul ; la 3e armée devait se replier sur Montmédy-Damvillers-Azannes ; la 4e armée sur Givet-Beaumont-Maubeuge, pendant que les Anglais contiendraient l'ennemi entre Valenciennes et Maubeuge et se replieraient en cas de nécessité sur Cambrai."

 

COUP D'OEIL RETROSPECTIF.

LA SITUATION APRÈS L'ÉCHEC DE L'OFFENSIVE

 

"Comme chez nous de nombreux frottements s'étaient produits du côté français dans les mouvements des armées pendant la période des opérations que nous venons de décrire. Après que l'armée de Lorraine eut été formée le 19 août, le général de Castelnau, commandant de la 2e armée, ne sut rien de son existence tandis que de l'autre côté le commandent de la 3e armée, le général Ruffey, crut que le général Maunoury était sous ses ordres. Celui-ci à son tour n'était pas suffisamment renseigné sur les missions des 2e et 3 armées. Il en résulta que son armée resta inactive pendant les combats livrés par la 3e armée du 22 au 25 août.

La liaison entre les 3e, 4e et 5e armées avait été en outre ,complètement insuffisante. Entre les 4e et 5e armées il n'y avait eu aucun contact, la 5e armée avait poussé toute seule en avant, sérieusement menacée à droite et à gauche. Comme chez nous on s'est plaint aussi du côté français que le G. Q. G. soit resté trop loin du front. Il s'était installé à Vitry-le-François.

Le commandement français n'avait pas été brillant du tout. Le général Joffre fut obligé de rendre compte au ministre que l'offensive avait échoué: " Nos corps d'armée n'ont pas montré en rase campagne, malgré la supériorité numérique que nous possédions, les qualités offensives que nous avions attendues après les succès initiaux. Nous sommes par suite contraints à la défensive en nous appuyant sur nos places et de fortes coupures du terrain ". Le rapporteur de la commission d'enquête citée plus haut fait la remarque suivante: " Les Allemands avaient concentré toutes leurs forces offensives à leur aile droite et y disposaient de leurs meilleurs corps d'armée. En face de cette aile droite, élite de l'armée allemande, l'aile gauche française avait été ramassée de divers côtés, elle était d'inégale valeur, sans commandement unique et dans une situation intenable. Ainsi s'accomplit l'inévitable ".

La légende suivant laquelle Joffre se serait dérobé méthodiquement pendant la dernière décade d'août à une bataille décisive pour nous attirer derrière lui jusqu'à ce que nous fussions dans une autre situation se trouve ainsi détruite. Nous avions remporté de Mulhouse à Mons une grande victoire dans les combats décisifs recherchés de part et d'autre. Les Français avouent leur " lourde défaite " à la suite de laquelle la retraite fut nécessaire sur tout le front (Général Mangin, ouv. cit.).

Les événements s'étaient passés comme le comte Schlieffen l'avait prévu. Il s'attendait à une contre offensive. Elle ne peut être qu'à désirer pour nous, pensait-il. Nos corps marcheront concentrés. Leur aile gauche sera aussi bien appuyée que possible, leur aile droite sera très forte. Il n'est pas vraisemblable que les Français, qui seront tout d'abord obligés de concentrer leurs corps, aient l'ensemble de leur armée aussi groupé que la nôtre.

Il s'agissait maintenant de savoir si par la suite il aurait encore raison.

Les Français, avait-il prédit, se replieront dans une nouvelle position, derrière la Somme ou l'Oise, même derrière la Marne et la Seine. Il faut essayer coûte que coûte de les refouler dans la direction de l'est contre leurs places de la Moselle, le Jura et la Suisse, en les attaquant dans leur flanc gauche. L'essentiel pour le développement de toute l'opération est de constituer une aile droite puissante, pour gagner avec elle les batailles et amener sans cesse l'ennemi à céder à nouveau en le poursuivant sans répit précisément avec cette aile puissante.

La situation à la fin d'août nous était entièrement favorable. Le rapporteur de la commission d'enquête française termine son rapport en disant qu'après la retraite générale des Français le chemin de Paris était ouvert aux Allemands Dans la nuit du 24 au 25 août le ministre de la guerre ordonna au général Joffre d'envoyer à Paris une armée d'au moins trois corps d'armée actifs pour protéger la capitale.

Mais nous n'avions pas encore obtenu la décision de la campagne, l'anéantissement de l'ennemi. Il s'était soustrait à l'encerclement. La deuxième partie du plan de Schlieffen restait encore à remplir.

Etions-nous assez forts à notre aile droite pour notre nouvelle mission ? Etions-nous dans la bonne voie et notre mouvement était-il suffisamment débordant ? Le comte Schlieffen voulait, lui, porter son aile droite sur Amiens, au besoin sur Abbeville, si l'ennemi prenait à nouveau position derrière la Somme. S'il se repliait derrière l'Oise, la Marne ou la Seine, il voulait tourner sa position par l'ouest de Paris et estimait que sept corps d'armée étaient nécessaires pour ce mouvement par l'ouest de la capitale.

Après les batailles d'août on pouvait déjà avoir des doutes. L'aile droite de l'armée allemande était trop faible depuis le début. Il aurait été encore temps cependant de lui amener des renforts."

 

Son cinquième chapitre La lutte de la 1ère Armée contre les Anglais à Mons et au Cateau.

 

Von Kuhl exprime beaucoup d'admiration pour Kitchener qui va savoir mobiliser et organiser une puissante armée en tant que Ministre de la Guerre. Kitchener estimait la concentration britannique vers Maubeuge comme trop avancée mais accepta comme French la demande française.

"Sur l'aile gauche des Anglais, il n'y avait que quelques divisions territoriales françaises qui étaient dispersées sur le vaste espace s'étendant de Valenciennes à Dunkerque par Lille.

Le 21 août l'armée anglaise se porta dans la région de Maubeuge, le 22 dans celle de Mons.

 

LA BATAILLE DE MONS (23 août)

 

Le 22 août, French, si nous nous en rapportons à son propre récit (Lord French, " 1914 "), en vint à estimer que trois corps d'armée allemands marchaient contre lui et que le plus occidental de ces corps avait atteint Ath. La situation du général Lanrezac paraissait défavorable : il aurait désiré que French se portât contre le flanc des forces allemandes qui l'attaquaient. French refusa et déclara qu'il avait l'intention de tenir encore sa position pendant 24 heures, mais qu'ensuite il devrait songer à battre en retraite sur Maubeuge en raison de l'enveloppement dont il était menacé. Il ajouta que son dispositif était poussé aussi en avant que possible et qu'il ne serait pas prêt à attaquer avant le 23. Il demanda en même temps, ainsi que nous l'avons déjà dit, que le corps de cavalerie Sordet fût porté à son aile gauche.

Au matin de la bataille de Mons le 2e corps d'armée anglais était établi derrière le canal du centre, de Condé à Obourg, par Mons, l'aile droite repliée par Saint-Ghislain. Le ler corps était disposé en échelon derrière l'aile droite. La 19e brigade d'infanterie venant de Valenciennes était encore en marche vers l'armée. La masse de la cavalerie anglaise se trouvait à l'aile gauche : une brigade se trouvait dans la région de Binche pour assurer la liaison avec les Français.

Ce fut par une journée de brouillard et de pluie que la 1re armée marcha, le 23 août, à son premier combat avec l'armée anglaise. Nous étions dans une assez grande incertitude. Nos aviateurs avaient reçu l'ordre de reconnaître Avesnes, Le Cateau et Cambrai, localités où nous supposions que s'effectuaient les débarquements anglais ; mais ils ne purent prendre l'air. Quant au 2e C. C. il se porta, par ordre de la 2e armée, d'Ath sur Courtrai, au grand regret de la 1re armée.

L'état-major de la 1re armée était encore à Hal quand lui parvint, à 9 h. 20, un renseignement envoyé de Ath à 6 h. 30 par le 2e C. C., renseignement disant que des débarquements de troupes important avaient lieu à Tournai depuis le 22 et que des patrouilles y avaient reçu des coups de fusil.

Qu'est-ce que cela pouvait signifier ? Que fallait-il faire ? D'après mes notes, personnelles le commandement de, la 1re armée se demanda si par hasard des Anglais ne débarqueraient pas également à Tournai. Mais ils ne pouvaient pas débarquer uniquement en ce point. Tournai était-il maintenant le centre, l'aile droite ou l'aile gauche des débarquements anglais ? Or selon, toute vraisemblance il y avait des Anglais dans la région de Maubeuge. Pouvaient, ils, en outre apparaître à Tournai ? Cela n'était pas vraisemblable. Débarquer aussi en avant, sous le nez de notre corps de cavalerie, nous parut trop audacieux. Peut-être s'agissait-il de la garnison de Lille.

Modifier immédiatement, au reçu de chaque renseignement, le. mouvement d'une armée est chose impossible. Cependant si notre échelonnement en arrière et à droite nous mettait en situation de parer à tout danger qui menacerait notre flanc droit, la continuation de notre mouvement en avant pouvait nous enlever la possibilité d'envelopper les Anglais. C'est pourquoi le commandement de l'armée ordonna à 9 heures 30 de suspendre momentanément le mouvement en avant et de ne pas dépasser la route Leuze-Mons-Binche. A 10 heures il demanda par T.S.F. au 2e C. C. de déterminer l'aile nord des débarquements ennemis : " A-t-on affaire à des débarquements anglais, ou français ? "

A 11 heures le commandement de la 1re armée se rendit à Soignies. Il y trouva des renseignements disant qu'aux dires des habitants 30.000 hommes s'étaient portés la veille de Dour (sud de Saint-Ghislain) sur Mons. Une lettre tombée en nos mains indiquait qu'une autre colonne avait traversé Blaregnies (sud-est de Dour). 40.000 hommes seraient en marche vers le nord par la route de Geny (sud de Mons). On pouvait donc compter avec certitude sur la présence de forces anglaises importantes dans la région de Mons."

Sur ces entrefaites arriva un renseignement du corps de cavalerie que Tournai était libre d'ennemis."

 

 

Le 23 au soir le commandement de la 1ère armée estimait qu'en raison de la forte résistance ennemie il était nécessaire de continuer l'attaque le 24. Le 23 au soir il fut demandé au 2ème C.C. de coopérer sur l'aile droite vers Denain et non pas vers Courtrai.

Dans la soirée du 24 des rapports d'observateurs aériens laissaient penser que les Anglais retraitaient vers Maubeuge. Mais le lendemain un nouveau compte rendu de l'aviation signala que l'ennemi retraitait vers le sud-ouest, il fallait essayer de lui couper la retraite, le soir après une forte marche, l'armée atteignait la ligne Bouchain-Solesmes-Landrecies-Aulnoye.

Pour le 26, la poursuite vers le sud-ouest continua, mais l'ennemi nous attendait à Le Cateau. On peut noter que pour ces combats von Kuhl ne parle pas des pertes allemandes.

 

LES ANGLAIS DU 23 Au 26 AOUT

 

"Le 23 à midi French avait été attaqué de la façon précédemment indiquée. Son 2e C. A. dut évacuer dans l'après-midi le saillant du canal près de Mons et ensuite la ville; son aile gauche se maintint sur le canal jusqu'à la tombée de la nuit et se replia alors, elle aussi, sur une position arrière. L'ennemi n'avait pas encore exercé de pression sur Condé et il n'y avait pas encore de danger d'enveloppement. Dans la soirée French reçut du maréchal Joffre communication d'un renseignement disant que trois corps d'armée allemands au moins et deux divisions de cavalerie étaient en marche contre l'armée anglaise, qu'il fallait s'attendre à un mouvement enveloppant par Tournai et que les Allemands s'étaient emparés des passages de la Sambre en face de la 5e armée française.

Le généralissime anglais se décida alors à battre en retraite dans la position Jenlain-Maubeuge précédemment reconnue. Le ler C. A. lut chargé de couvrir dans une position près de Givry le repli du 2e C. A. qui devait commencer dans la nuit. Le général Allenby, ayant sous ses ordres la 19e brigade d'infanterie, couvrit la retraite à l'aile gauche. Le 24 le 2e C. A. fut fortement pressé dans sa retraite. Le 24 au soir l'armée atteignit la région de part et d'autre de Bavai (La Longueville-Bavai-Jenlain).

French se rendit le 24 à Avesnes au Q. G. du ler C. C. français qui se trouvait près de Maubeuge pour prier le général Sordet de se porter à son aile gauche. Sordet déclara que ses chevaux étaient complètement fourbus et qu'il ne pourrait, pas faire mouvement avant 24 heures.

Le débarquement de la 4e division anglaise commençait au Cateau.

French s'était parfaitement aperçu que les Allemands avaient l'intention d'envelopper son aile gauche et de le rejeter sur Maubeuge. Il se demanda un moment s'il devait se mettre sous la protection de la place, Le souvenir du sort de Bazaine à Metz l'empêcha de commettre cette faute. Il se décida à continuer sa retraite.

L'armée se mit en marche le 26 avant l'aube et se porta de part et d'autre de la grande forêt de Mormal, 1er C. A. sur Landrecies, 2e C. A. sur Le Cateau. De nouveaux combats s'engagèrent encore à Solesmes et Landrecies. Le 1er C. A. en particulier fut violemment, attaqué à la tombée de la nuit à Landrecies par le IVe C. A. allemand. Ce dur combat dura jusque dans la nuit. Le général Maurice reconnaît particulièrement l'énergie de cette attaque. Si les Allemands avaient attaqué partout avec autant de violence, dit-il, l'armée anglaise aurait été mise en mauvaise situation.

Ainsi qu'on le concède du côté anglais, la retraite exerça une influence considérable sur les troupes anglaises. Les grands efforts de marche imposés, la chaleur, le manque de sommeil, les combats constants, l'organisation incessante de positions fatiguèrent les troupes au plus haut point. Le danger qui les menaçait sans cesse, le sentiment déprimant de la retraite dont elles ne comprenaient pas la nécessité, abaissèrent profondément leur moral."

 

LES TROUPES FRANÇAISES À L'AILE GAUCHIE DES ANGLAIS

 

"A l'aile gauche des Anglais, entre Dunkerque et Maubeuge, il n'y avait à l'époque de la bataille de Mons que des troupes de faible valeur, les 81e, 82e et 84e divisions territoriales auxquelles vint encore se joindre, le 22, la 88e division qui appartenait jusqu'alors à la garnison de Paris. Leur mission ne pouvait consister qu'à former barrage contre les patrouilles de cavalerie et les automobiles pour protéger les communications Leurs forces n'étaient pas suffisantes pour devenir dangereuses pour le flanc droit de la 1re armée. A ces troupes placées sous les ordres du général d'Amade s'ajoutaient encore les garnisons de Lille et de Maubeuge. Hanotaux (Histoire illustrée de la guerre de 1914) évalue les effectifs des garnisons de Lille et de Maubeuge à 40.000 hommes et les troupes territoriales de d'Amade 60.000 hommes, ce qui est beaucoup."

 

LA BATAILLE DU CATEAU (26 août)

 

"Le 25 au soir le 1er C. A. anglais arriva à Landrecies, le 2e C.A. au Cateau à l'exception d'une brigade qui avait été retenue à Solesmes par l'attaque allemande et qui n'arriva que dans la nuit. Le Q. G. de l'armée fut transféré à Saint-Quentin, très loin en arrière. French se demanda s'il devait accepter le combat au Cateau ou s'il devait continuer sa retraite. A son aile droite les Français étaient en retraite continue ; son flanc gauche était menacé d'enveloppement et insuffisamment protégé par les troupes territoriales françaises ; la liaison avec Le Havre pouvait être perdue. Pour organiser une position défensive le temps manquait. Le généralissime anglais décida en conséquence de poursuivre sa retraite sur Saint-Quentin-Noyon afin de disposer son armée derrière l'Oise et la Somme. Il espérait que derrière ces coupures il pourrait donner du repos à ses troupes et les préparer aux opérations ultérieures.

En fait le ler C. A. continua, le 26, à battre en retraite de Landrecies sur Guise pendant que le 2e C. A., renforcé par la 4e division qui venait précisément d'arriver et soutenu par la division de cavalerie d'Allenby, restait sur une position dans la région Le Cateau-Caudry. Le général Smith Dorrien avait acquis en effet, dans la nuit du 25 au 26, la conviction que ses troupes, qui n'étaient arrivées en partie que tard dans la nuit, après des marches et des combats fatigants, ne pourraient pas continuer à battre en retraite à l'aube. En outre l'ennemi était à proximité immédiate de son front. Il décida en conséquence d'accepter le combat le 26 au matin. D'après les nouvelles reçues dans la nuit Cambrai était encore aux mains des Français (la 84e division territoriale s'était repliée sur cette ville après la bataille de Mons). French s'était rendu le 26 à Saint-Quentin pour conférer avec Joffre et Lanrezac, mais il avait auparavant, au reçu d'un enseignement annonçant qu'un combat commençait au 2e C. A., envoyé un officier au général Smith Dorrien avec l'ordre formel de rompre le combat et de battre en retraite. D'après son exposé il n'apprit que dans la soirée la situation difficile dans laquelle le 2e C. A. était tombé.

L'occasion fut ainsi donnée pour la deuxième fois au colonel-général von Kluck de contraindre les Anglais au combat.

Ce fut tout d'abord le corps de cavalerie von der Marwitz, arrivé à temps sur les lieux, qui attaqua l'aile gauche anglaise pour accrocher l'ennemi et qui conduisit le combat dans cette région avec un plein succès jusqu'à l'arrivée du IVe C. R. et du IIe C. A. Du fait de la direction de marche qui lui avait été prescrite, à savoir la région Caudry-Reumont, le IVe C. A. se heurta à l'ennemi avant d'atteindre cette région et l'attaqua à 9 heures. A droite et à gauche le IVe C. R. et le IIIe C. A. devaient, d'après les intentions du commandement de l'armée, pousser dans la direction de marche qui leur avait été donnée jusqu'à ce qu'ils atteignissent le flanc ennemi. L'enveloppement projeté ne put pas cependant être réalisé. Après avoir exécuté depuis Valenciennes une marche d'approche extraordinairement longue, le IVe C. R. se heurta à l'ennemi à Haucourt et Esnes. La nuit tomba avant que le gros de ses divisions ait pu être engagé.

L'ennemi se retira dans la nuit. Le IIIe C. A. ne parvint que jusqu'à Honnechy. Le IIe C. A. se heurta à des forces françaises à Cambrai et les refoula. Le poids principal du combat échut donc au IVe C. A. Le commandant du IIIe C. A.. le général von Lochow, arrivé dans l'après-midi sur le terrain de combat du IVe C. A., offrit au général Sixt von Armin de l'appuyer. Mais celui-ci estima qu'il n'était pas nécessaire de le soutenir directement et que la meilleure aide que pouvait lui prêter le IIIe C. A. était de continuer à marcher vers son objectif de marche. Le IIIe C. A. qui avait été détourné le 25 en direction du sud-est sur Aulnoye et devait marcher le 26 vers le sud-ouest par Landrecies, avait dû mettre ses deux divisions l'une derrière l'autre en une seule colonne de marche. Son approche et son déploiement demandèrent tant de temps qu'il ne put intervenir qu'à une heure tardive à l'aile gauche de l'armée.

Du côté anglais, le 26 au matin, la majeure partie de la cavalerie d'Allenby se trouvait à l'aile droite entre la Sambre et Le Cateau ; la 5e D. I. était entre Le Cateau et Troisvilles, ayant vraisemblablement auprès d'elle la 19e brigade d'infanterie ; la 3e D. I. était à Caudry ; la 4e D. I. qui venait d'arriver était plus à gauche à Haucourt ; enfin une brigade de cavalerie était à l'aile gauche.

D'après l'exposé anglais la situation du général Smith Dorrien était critique à midi. Après la retraite du ler C. A. son flanc droit se trouva menacé d'enveloppement. Il dut dans le courant de l'après-midi se décider à donner l'ordre de retraite en plein combat. Les exposés anglais reconnaissent aussi que dans ces conditions la retraite fut précipitée et nullement volontaire. La 5e D. I. reçut l'ordre de retraite précisément au moment où elle était violemment attaquée. L'ordre ne parvint pas à toutes les unités; il en résulta du désordre. En d'autres termes Smith Dorrien subit une lourde défaite.

La retraite s'effectua par Saint-Quentin derrière la Somme, dans la région de Ham, où les troupes arrivèrent le 28 au matin. La cavalerie chercha à couvrir le repli. On marcha jour et nuit, souvent sans ravitaillement ; on ne fit que de courtes haltes.

Le général French remarque que ce fut uniquement grâce à la bravoure des troupes et à l'appui fourni par la cavalerie Allenby, le corps de cavalerie Sordet et les troupes territoriales du général d'Amade, que le 2e C. A. fut sauvé, sinon il aurait été encerclé. French donne comme pertes pour son armée 15.000 hommes, 80 canons et beaucoup de matériel. " L'état de l'armée, dit French, était lamentable. Les conséquences lointaines des pertes que nous avons subies dans la bataille du Cateau se firent sentir jusqu'à la bataille de la Marne et jusqu'aux premières opérations de l'Aisne ". Et il ajoute que la retraite fut dès lors beaucoup plus pénible et qu'il n'était plus possible désormais de s'arrêter derrière la Somme et l'Oise ou même au nord de la Marne.

Le généralissime anglais ordonna tout d'abord dans la soirée du 26 de battre en retraite sur La Fère-Noyon. Le Q. G. de l'armée se rendit à Noyon. Le 28 au soir le ler C. A. se trouvait au sud de La Fère entre la forêt de Saint-Gobain et l'Oise, le 2e C. A. à Noyon.

Du côté français la 84e division territoriale, qui s'était repliée de Valenciennes sur Cambrai, avait pris part aux combats de Cambrai. Le corps de cavalerie Sordet avait enfin réussi, en traversant les routes de marche de l'armée anglaise, à gagner l'aile gauche de cette armée, dans la région de Cambrai et à y intervenir. Il se replia ensuite sur Péronne. Deux divisions de réserve qui avaient jusqu'alors fait partie de la garnison de Paris, les 61e et 62e D. R., avaient rejoint l'armée d'Amade et avaient été débarquées à Arras. Une brigade de la 62e D. R. serait intervenue le 26 à Cambrai. Après le 26 les deux divisions se replièrent également par Bapaume sur Péronne, mais elles furent attaquées en cours de route, les 27 et 28, par le IIe C. A. dans la région de Combles et complètement battues. La 61e D. R. s'enfuit en grande partie sur Bapaume et Arras, ses restes furent péniblement rassemblés à Saint-Pol. La 62e D. R. échappa par Amiens et fut repliée ensuite par Pontoise (nord-ouest de Paris). Les 61e et 62e D. R. firent partie plus lard de la garnison de Paris. Les divisions territoriales du général d'Amade furent repliées par Abbeville derrière la Somme inférieure.

 

CONSIDERATIONS

 

La décision du général Smith Dorrien d'accepter la bataille le 26 août a été jugée de façons très différentes en Angleterre. French lui-même a approuvé la conduite du général dans son rapport de 1914, immédiatement après les événements, mais il l'a blâmé dans son livre paru ultérieurement. D'après Hanotaux (ouv. cit. page 294, tome VII) le général Smith Dorrien s'est défendu en 1917 devant un correspondant de journal anglais en disant qu'il n'avait pas pu s'empêcher de craindre que la continuation de la retraite avec des hommes épuisés ne conduisît à un effondrement, et qu'on ne pouvait contenir l'ennemi qu'en lui montrant les dents. Le général Maurice prend énergiquement parti pour le général Smith Dorrien, en disant que par sa décision il a préservé les Anglais d'une catastrophe, qu'il lui était impossible de battre en retraite de grand matin avant le commencement de l'attaque allemande et que, comme il disposait de trois divisions et d'une brigade d'infanterie ainsi que d'une division de cavalerie dans une position solide et préparée, il était en droit d'espérer pouvoir tenir jusqu'au soir et se replier à la faveur de la nuit.

On peut objecter à cela qu'après le départ du 1er C. A. le général Smith Dorrien est tombé en très grand danger d'être enveloppé sur ses deux ailes. S'il a cru ne pas pouvoir se mettre en marche avant l'attaque ennemie, puis ne plus pouvoir se replier une fois qu'elle fut commencée, il fut cependant forcé finalement de rompre le combat en plein jour, dans des conditions beaucoup plus difficiles, précisément au moment où l'ennemi exécutait une violente attaque. Il dut imposer à ses troupes, après un dur combat, des efforts de marche beaucoup plus grands que s'il avait rompu avant le lever du jour sous la protection d'arrière-gardes. Les Anglais eux-mêmes soulignent l'effet malheureux de la bataille du Cateau. Le combat aurait pu prendre facilement la tournure de celui de Woerth en 1870.

Mais où se trouvait le commandant en chef anglais ce jour là ? Un de ses corps se replie, l'autre reste sur place contrairement aux ordres donnés et accepte un combat inégal. Le généralissime, lui, se trouve à Saint-Quentin et apprend dans la soirée la triste situation de son 2e C. A.

Quant aux troupes anglaises, on est obligé de reconnaître qu'elles se sont comportées bravement et qu'elles ont réussi à battre en retraite en plein combat bien qu'au prix de lourdes pertes. Il est vrai que leur infériorité n'était pas très grande si l'on songe qu'une forte partie de la 1re armée n'est pas intervenue dans la bataille. Le fait décisif fut le danger d'enveloppement qui les menaçait.

La deuxième bataille livrée aux Anglais s'était donc terminée, elle aussi, par leur grave défaite, mais elle n'avait pas conduit à l'anéantissement que nous recherchions. Ce ne fut que sur la Marne que nous devions en venir à nouveau à une action importante avec eux.

D'après le compte rendu qu'il adressa le 26 à la Direction suprême, le commandement de la 1re armée, était d'avis qu'il avait désormais en face de lui le corps expéditionnaire anglais tout entier, soit six divisions d'infanterie et une division de cavalerie, ainsi que trois divisions territoriales françaises.

Le 26 au soir la 1re armée se trouvait au sud-ouest de Cambrai-Le Cateau sur la ligne Hermies-Crévecoeur Caudry-Honnechy. Il n'y avait donc pas eu de poursuite au centre et à l'aile gauche, mais l'aile droite exécutant un large mouvement débordant et une forte marche avait poussé au delà de Cambrai,

La place de, Maubeuge nous donna encore du travail. Il fallait maintenant l'attaquer. Une division de chacun des VIIe C. A. et VIIe C. R. fut désignée pour cette mission ; la 1re armée devait fournir également une division. La question fut débattue à Solesmes, le 26, avec un officier de liaison de la 2e armée. La 1re armée exprima l'avis que une à deux divisions de réserve étaient suffisantes devant Maubeuge et que diviser un corps d'armée en deux était également chose peu désirable. Nous dûmes cependant consentir à fournir une division du IXe C. A., bien que ce fût là un affaiblissement sérieux pour notre armée en pleine période d'opérations.

On a déduit récemment à maintes reprises du cours de la guerre mondiale que l'importance des forteresses avait disparu et qu'il n'était pas nécessaire à l'avenir de construire de fortifications permanentes. Que l'on songe en face de cela à la gêne et aux difficultés que les forteresses françaises nous avaient jusqu'alors causées et aux forces qu'elles avaient attirées sur elles et qui manquèrent pour les opérations. La prise de Liège avait été une condition préalable de la réussite du mouvement en avant de notre aile droite.

Face à Anvers, où se trouvait il est vrai l'armée belge, la 1re armée avait dû se couvrir peu après le début des opérations avec le IIIe C. R. qui nous fut enlevé par la suite définitivement. Un corps d'armée de chacune des 2e et 3e armées, le corps de réserve de la Garde et XIe C. A., étaient en train d'attaquer Namur. La place ne tomba que le 25 ; le XIe C. A. put alors être remis à la disposition de la 3e armée et le corps de réserve de la Garde put rejoindre la 2e armée. Maintenant c'était le tour de Maubeuge. Nous verrons plus tard que la petite place de barrage de Givet enleva à nouveau une division à la 3e armée. Nous aurons également à examiner le rôle que devaient jouer les places de Laon et de La Fère, bien que complètement démodées, sans compter celui que joua Paris.

L'influence que les forteresses même insuffisantes exercent sur les opérations est manifeste. Nous fûmes obligés de nous emparer d'un grand nombre d'entre elles pour dégager les voies ferrées. Si les formations de seconde et troisième ligne qui suivirent notre armée de campagne ne furent pas en nombre suffisant pour remplir cette mission... ce fut une erreur de notre concentration. Il est même des forteresses que nous n'avons pas attaquées qui ont eu une grande influence sur les opérations. N'est-ce pas uniquement l'existence de la ligne de forteresses Verdun-Toul-Epinal-Belfort qui nous a amenés à faire un grand détour par la Belgique ?

 

Son sixième chapitre Les opérations allemandes jusqu'à la bataille de la Marne..

LES 2e ET 3e ARMÉES LES 25 ET 26 AOUT.

 

CONTINUATION DU MOUVEMENT VERS LE SUD-OUEST.

ENVOI DE DEUX CORPS D'ARMÉE SUR LE FRONT ORIENTAL

 

L'obligation de céder une division à la 2e armée pour l'attaque de Maubeuge amena le commandement de la 1re armée à poser la question suivante à la Direction suprême : " La 2e armée veut attaquer Maubeuge avec 3 divisions et demande une division de la 1re armée. La 1re armée est-elle encore subordonnée à la 2e ? " Le 27 au matin la Direction suprême répondit : " La subordination de la 1re armée à la 2e est levée. Maubeuge doit être investi uniquement par la 2e armée ".

Les opérations sur la Sambre et la Meuse avaient amené les 2e et 3e armées à marcher l'une vers l'autre presque à angle droit. Il était maintenant nécessaire de les redresser en direction nettement sud-ouest pour les empêcher de se pelotonner et pour garder le contact avec la 1re armée qui exécutait un mouvement débordant pour envelopper l'ennemi.

La 2e armée qui se trouvait le 24 au soir à l'est de Maubeuge, face au sud, sur la ligne générale Beaumont-Florennes, poursuivit l'ennemi, les 25 et 26, en direction du sud-ouest et atteignit le 26 la ligne Aulnoye-Boulogne (sud d'Avesnes)-Ohain. Le 1er C. C. et la 14e D. I. qui marchait à l'aile droite (la 13e D. I. était restée devant Maubeuge) reçurent l'ordre de prendre la direction d'Aulnoye-Le Cateau pour arriver sur les derrières des Anglais.

La 3e armée ne suivit pas tout à fait le mouvement de la 2e, mais marcha dans une direction sud plus marquée ; elle se porta le 25 jusqu'à la région de Mariembourg, le 26 jusqu'à la région de Rocroi (sur la ligne Regnowez-Rocroi-les Mazures). Entre les 2e et 3e armées une brèche menaçait de s'ouvrir.

Le siège de Maubeuge fut confié au général von Zwehl, qui disposa dans ce but du VIIe C. R. et de la 13e D. I., mais cette dernière fut renvoyée par la suite à la 2e armée et ne laissa devant Maubeuge qu'une brigade d'infanterie renforcée.

Le 26 un ordre néfaste de la Direction suprême arriva aux 2e et 3e armées : " En vue d'être transportés aussitôt que possible dans l'est, les éléments suivants seront mis en marche le 26 : éléments disponibles du corps de réserve de la Garde en deux colonnes, séparés par division d'infanterie, sur Aix-la-Chapelle ; éléments disponibles des divisions d'infanterie du XIe C. A. sur Malmédy-Saint-Vith. "

Les effectifs de la 3e armée tombèrent de ce fait à deux corps d'armée et demi, quand à partir du 26 août la 24e D. R. eut été détachée pour assiéger Givet.

 

LES JOURNEES DES 27, 28 ET29 AOÛT. LA 1re ARMÉE PREND LA DIRECTION DE PÉRONNE. CONTRE-OFFENSIVE FRANCAISE CONTRE LA 2e ARMÉE A SAINT-QUENTIN. LES 4e ET 5e ARMEES COMBATTENT POUR LES PASSAGES DE LA MEUSE.

 

Après la bataille du Cateau on n'était pas nettement fixé sur la direction de retraite des Anglais. Le 27 au, matin on avait bien des renseignements signalant la marche de fortes colonnes ennemies de Landrecies sur Guise (le ler C. A. anglais suivit effectivement cette direction le 26) et la marche d'une colonne sur Saint-Quentin par Estrées (nord-ouest de Saint-Quentin) (le 2e C. A. anglais suivit effectivement cette route les 26/27). D'après des déclarations de prisonniers parvenues le 28, French était resté à Noyon jusqu'au 27. Il y aurait eu dans cette ville 4.000 à 6.000 hommes et des forces plus importantes à Saint-Quentin. Il était possible cependant, d'après l'ensemble de la situation, que les Anglais prissent une direction sud-ouest plus accentuée afin de ne pas se laisser couper des ponts. Pour ce motif et pour continuer le mouvement enveloppant de l'aile droite de l'armée en direction du sud-ouest, mouvement interrompu par la bataille de Namur, la 1re armé. prit le 27 la direction de Péronne.

Le IXe C. A., retenu devant Maubeuge, fut rameuté à l'aile gauche par de fortes marches. L'aile droite (IIe C. A. et 2e C. C.) reçut pour mission de marcher par Combles et d'empêcher l'ennemi de s'échapper au nord de la Somme en aval de Péronne. L'armée atteignit le 27 au soir la ligne Combles-Joncourt (au nord de Saint-Quentin) et s'empara le 28 de la coupure de la Somme depuis Bray jusqu'au nord de Nesle. Le Q. G. de l'armée se rendit à Villers-Faucon.

Le 29 la 1re armée s'avança jusqu'à la ligne Villers Bretonneux-Chaulnes-Nesle (voir croquis 4).

Au cours de ces journées les forces françaises qui avaient été jusqu'alors peu nombreuses et de faible valeur, se renforcèrent d'une façon visible dans le flanc droit de l'armée. Les 27 et 28 des rencontres avaient eu lieu dans la région de Combles avec la 3e D. C., les 6le et 62e D. R. et une division territoriale françaises au cours desquelles les Français avaient été battus. Le 29 le IIe C. A. se heurta à Proyart à de forts éléments du 7e C. A. français ainsi qu'à des bataillons de chasseurs alpins de réserve qui furent complètement battus et refoulés au delà de Villers-Bretonneux. D'autres rencontres eurent lieu également au sud de Chaulnes.

Nous eûmes l'impression que l'ennemi jetait toutes ses troupes encore disponibles au-devant de la 1re armée pour arrêter son avance. Nous avions jusqu'alors identifié au total : les 61e et 62e D. R. qui s'étaient repliées, semblait-il, d'Arras sur Péronne pour nous devancer sur la Somme ; en outre, comme auparavant, les 81e, 82e, 84e et 88e D. T., le corps de cavalerie Sordet (1re, 3e et 5e D. C.), un certain nombre de bataillons de réserve de chasseurs alpins, qui d'après des déclarations de prisonniers avaient été débarqués à Amiens ; la 14e D. I. du 7e C. A. rameutée de Mulhouse sur Amiens par Paris, débarquée le 27 et poussée sur Proyart. Des débarquements de troupes semblaient avoir eu lieu le 29 à Amiens, Moreuil et plus au sud. Roye était signalé comme occupé par l'ennemi. D'après des ordres tombés en nos mains ces troupes formaient le détachement d'armée d'Amade, qui, ainsi renforcé, avait pour mission de couvrir le flanc gauche des Anglais.

Le 2e C. C. reçut en conséquence l'ordre de se porter sur Montdidier et d'éclairer en direction d'Amiens, de Paris et de l'Oise ; pour couvrir le flanc et les communications de l'armée le IVe C. R. fut envoyé vers la région de Combles. Il se porta sur Albert et refoula de faibles forces ennemies. Comme il ne disposait d'aucune aviation et n'avait pour le moment que trois escadrons, les trois autres étant employés ailleurs, l'exploration sur le flanc ne put être qu'insuffisante. Il aurait été indiqué de laisser une division du 2e C. C. à l'aile droite.

L'état-major de la 1re armée se rendit le 29 au matin à Péronne. Des fractions importantes des unités françaises citées avaient déjà été sérieusement battues. L'intention du commandement de la 1re armée était de disperser tout d'abord complètement " le groupement français en voie de rassemblement " avant qu'il n'eût reçu de nouveaux renforts. Mais il lui fallait ensuite prendre une décision sur les opérations ultérieures. Les Anglais paraissaient s'être repliés en direction du sud et du sud-ouest. La 1re armée ne pouvait donc continuer dans la direction fortement sud-ouest qu'elle avait suivie jusqu'alors, car elle pouvait en être disloquée. C'étaient les opérations générales contre les Français qui devaient maintenant passer au premier plan. Nous admettions que ceux-ci étaient en retraite vers une position située derrière l'Aisne et s'étendant par Reims-Laon-La Fère vers la Somme. Cette position devait être enveloppée.

Un officier de l'état-major avait été envoyé en conséquence le 28 après-midi à la 2e armée pour lui proposer de converser vers l'Oise, l'aile droite de la 2e armée marchant sur Compiègne-Noyon, en s'échelonnant fortement à droite face de Paris, la cavalerie d'armée se portant en partie sur Paris, en partie sur Soissons. De ce fait les Anglais seraient en même temps coupés de la façon la plus efficace. L'officier communiqua à cette occasion à la 2e armée que selon l'opinion du commandement de la 1re armée les fortifications de Laon-La Fère et Fourdrain étaient déclassées, de faible valeur, sans puissance offensive et vraisemblablement désarmées.

Le moment était-il venu pour la 1re armée de converser à gauche ? Seule la Direction suprême pouvait l'apprécier et le prescrire. En tout cas la 1re armée ne pouvait pas conserver la direction Amiens-Roye qu'elle suivait à ce moment-là. On pouvait déjà se rendre compte que ses forces ne seraient pas suffisantes pour un mouvement débordant aussi large. Mais on ne pouvait pas non plus songer à exécuter vers l'Oise une conversion aussi forte que celle que proposait la 1re armée. Si les Anglais se repliaient effectivement par Saint-Quentin, approximativement sur Chauny-Noyon, il fallait admettre que les Français, se liant à eux, infléchiraient l'aile gauche de leur position de la région La Fère-Laon sur Compiègne par Chauny ou qu'ils continueraient leur retraite. Dans les deux cas il n'était pas encore indiqué pour nous de converser vers l'Oise. Si les éléments d'armée français nouvellement apparus sur la Somme étaient dispersés, il aurait été préférable pour cette raison de marcher tout d'abord en direction générale de Montdidier- Noyon par Roye. Les mesures à prendre ultérieurement devaient être réservées.

La 1re armée reçut cependant le 28 au soir du Q. G. G. des directives explicites qui lui donnaient une tout autre direction ; le 29 au soir également elle reçut à Péronne le radiogramme suivant de la 2e armée : " 2e armée engagée sur la ligne Essigny le Grand-Mont d'Origny-Voulpaix-Haution (donc de la région sud de Saint-Quentin à la région de Vervins) dans un dur combat avec des forces qui semblent supérieures. Il est instamment désirable que des éléments de la 1re armée l'appuient de bonne heure en direction d'Essigny " Peu après arriva un officier de l'état-major de la 2e armée qui déclara que le combat de son armée était particulièrement dur et que l'aide du IXe C. A. en direction de Mont d'Origny était instamment nécessaire; il ajouta que le IXe C. A. était déjà informé.

La bataille de Namur n'avait donc pas encore amené la décision : l'ennemi attaquait à nouveau.

Le 27, la 2e armée avait continué sa marche en direction du sud-ouest, son aile droite passant par Landrecies et avait atteint la région Saint Soupplet-sud de La Capelle. Elle voulait y rester le 28 pour attendre l'arrivée de la 3e armée qui menaçait de perdre toute liaison avec elle.

La 3e armée était parvenue le 26 jusqu'à la région de Rocroi, le 27 jusqu'à Girondelle-l'Échelle- Lonny. Au cours de la journée du 27 la 4e armée, dont l'aile droite combattait au sud de Sedan, l'aile gauche à Stenay, et ne progressait pas, lui demanda instamment son appui. Le colonel-général baron von Hausen voulut alors se porter encore le 27 sur Signy l'Abbaye-Thin le Moutier pour soutenir l'aile droite de la 4e armée, en passant à l'ouest et près de Mézières; il demanda de son côté à la 2e armée de couvrir ses derrières. Celle-ci dut refuser. Comme la 1re armée voulait se porter le 28 sur Nesle avec son aile droite, la manúuvre de l'ensemble des armées risquait de se disloquer. La 2e armée se trouvait effectivement dans une situation difficile. Sa conduite ne fut pas " personnelle et déterminée surtout par des intérêts particuliers ", comme le pense le général baron von Hausen (ouv. cit., page 150).

 

Le colonel-général von Bülow décida en conséquence de laisser le 28 son aile gauche (Xe C. A. et Garde) à Guise et à l'est, face à l'Oise dont la rive sud était encore occupée par l'ennemi, mais de pousser son aile droite sur Saint-Quentin pour ne par, perdre tout au moins la liaison avec la 1re armée. C'était là évidemment un étirage peu indiqué de la 2e armée. C'est pourquoi lorsque la 3e armée fit connaître au cours de la journée du 28 que par ordre de la Direction suprême elle n'obliquait pas en direction du sud-est, mais marcherait en direction du sud-ouest, l'aile gauche de la 2e armée (Xe C. A. et Garde) reçut l'ordre de franchir l'Oise. Les forces ennemies établies au sud de la rivière ne semblaient être que peu importantes. On reçut cependant dans la soirée un renseigne. ment disant que l'on combattait encore pour les passages de la rivière. On estima que c'étaient des combats d'arrière-gardes. L'armée décida par suite de se préparer le 29 à l'attaque de La Fère.

Mais le 29 elle fut attaquée par une puissante contre-offensive française en direction de Saint-Quentin.

La 3e armée avait reçu effectivement de la Direction suprême l'ordre que nous avons cité lui prescrivant "de continuer son mouvement en direction générale du sud-ouest ". Le colonel-général von Hausen avait par suite renoncé le 27 à continuer, comme il l'avait projeté, à marcher, en direction de Signy l'Abbaye et de Thin le Moutier ; mais il se décida néanmoins le 28, sur un nouveau cri d'appel de la 4e armée, à obliquer sur Vendresse-Louvergny, lorsqu'un nouvel ennemi surgit en face de lui à Moncornet-Rethel. La conversion à gauche fut remise jusqu'à ce que la situation fut éclaircie. Ce résultat obtenu, la marche sur Vendresse fut entamée le 29 à midi, lorsqu'à 4 heures du soir la 3e armée reçut, elle aussi, une communication de la 2e armée disant qu'elle était engagée dans un violent combat sur la ligne Guise- Etréaupont et qu'elle demandait l'intervention de la 3e armée en direction de Vervins. Le commandement de la 3e armée ne pouvait pas changer encore une fois ses dispositions ; il maintint sa décision de soutenir la 4e armée, lorsque celle-ci lui fit savoir, le 29 au soir, que l'ennemi qu'elle avait en face d'elle avait commencé à battre en retraite par Vendresse- Sauville. La 3e armée se porta alors le 30 sur Château Porcien-Rethel-Attigny pour attaquer l'ennemi en retraite et, dans la soirée, se trouva engagée sur cette ligne.

Une critique a posteriori conclura de ce qui précède que la 3e armée aurait aussi bien soutenu la 2e armée dans la bataille de Saint-Quentin-Guise que la 4e armée dans ses combats pour les passages de la Meuse si elle n'avait conversé ni à droite ni à gauche et avait continué à marcher carrément en direction du sud-ouest. C'est là ce que le comte Schlieffen avait enseigné de faire en pareil cas. Mais la 3e armée ne pouvait pas embrasser l'ensemble de la situation, on ne peut donc lui faire aucun reproche. C'est la direction supérieure qui en cette occasion a fait défaut.

Après la victoire de Neufchâteau (22 et 23 août) la 4e armée avait pris la direction de Sedan-Stenay, mais elle se heurta sur la Meuse à une énergique résistance. L'ennemi exécuta des contre-offensives violentes. Du 26 au 29 la 4e armée livra de durs combats pour franchir la Meuse, mais elle réussit ensuite à forcer le passage entre Sedan et Stenay.

Devant la 5e armée l'ennemi s'était replié sur la Meuse après la bataille de Longwy-Longuyon et la bataille de la coupure de l'Othain (22-27 août). Après que le repos dont elle avait besoin lui eut été accordé, l'armée se mit en marche vers la Meuse en direction de Dun. Soit aile gauche fut repliée sur Consenvoye-Azannes pour assurer la couverture face à Verdun. La réserve principale de Metz investit le front est de la place. La 5e armée eut, elle aussi, à livrer de durs combats dans la région de Dun pour passer la Meuse avant que l'ennemi se repliât lentement.

 

LA DIRECTIVE DE LA DIRECTION SUPRÊME DU 27 AOUT

LA MARCHE SUR PARIS EST CONTINUÉE

LA 1re ARMÉE SE PORTE VERS LA SEINE EN AVAL DE PARIS.

 

La 1re armée avait eu connaissance des événements qui s'étaient passés au cours des derniers jours aux 2e, 3e et 4e armées et qui ont été précédemment décrits. Elle avait été renseignée en partie par la 2e armée, en partie par des radios qu'elle avait entendus. Des comptes rendus signalant des victoires décisives avaient été suivis de demandes d'appui pressantes; la situation nous paraissait passablement embrouillée. Nous avions appris également l'envoi de deux corps d'armée dans l'est par ordre de la Direction suprême.

C'est dans ces conditions que le commandement de la 1re armée eut à examiner dans le courant de la journée du 29 la directive écrite et très détaillée de la Direction suprême du 27, apportée le 28 au soir par un officier du G. Q. G., et à prendre une décision sur les opérations ultérieures.

La directive générale aux armées 1 à 7 du 27 août pour la continuation des opérations disait :

" L'ennemi, constitué en trois groupements, a cherché à enrayer l'offensive allemande.

" A son aile nord , en face de nos 1re, 2e et 3e armées, soutenu par l'armée anglaise et par des éléments de l'armée belge, il a adopté dans la région Maubeuge-Namur-Dinant une attitude avant tout défensive. Son plan, qui consistait à prendre en flanc l'aile droite allemande, a échoué devant le mouvement débordant de notre 1re armée.

" Le groupement central ennemi était établi entre Mézières et Verdun. Son aile gauche avait pris l'offensive et s'était porté au delà de la coupure de la Semoy contre notre 4e armée. Cette offensive n'ayant pas réussi, il a alors cherché à couper de Metz l'aile gauche de notre 5e armée par une attaque débouchant de Verdun. Cette tentative a également échoué.

" Un troisième groupement ennemi puissant a tenté de percer en Lorraine et dans la vallée du Haut-Rhin pour marcher vers le Rhin et le Main moyen, en passant de part et d'autre de Strasbourg. Nos 6e et 7e armées ont réussi à repousser victorieusement cette tentative au cours de durs combats.

" Tous les corps d'armée actifs français y compris deux divisions de nouvelle formation (44e et 45e D. I.) ont déjà combattu et subi des pertes sensibles; la majorité des divisions de réserve françaises ont été également engagées et sont fortement ébranlées. On ne peut encore dire ici quelle est la valeur qu'il faut attribuer à la capacité de résistance que possède encore l'armée franco-anglaise.

" L'armée belge est en pleine dissolution; il ne peut plus être question pour elle de prendre l'offensive en rase campagne, A Anvers il peut y avoir environ 100.000 hommes de troupes belges tant de campagne que de forteresse. Elles sont fortement ébranlées et peu capables d'entreprises offensives.

" Les Français, tout au moins leurs groupements du nord et du centre, sont en pleine retraite en direction de l'ouest et du sud-ouest, donc sur Paris. Il est vraisemblable qu'au cours de cette retraite ils opposeront une résistance nouvelle et acharnée. Tous les renseignements provenant de France confirment que l'armée française combat pour gagner du temps et qu'il s'agit d'accrocher la plus grande partie des forces allemandes sur le front français pour faciliter l'offensive des armées russes.

" Les groupements anglo-français du nord et du centre peuvent, après la perte de la ligne de la Meuse offrir une nouvelle résistance derrière l'Aisne, l'extrême gauche étant peut-être poussée jusqu'à Saint-Quentin, la Fère, Laon, l'aile droite étant établie à l'ouest de l'Argonne à peu près dans la région de Sainte-Menehould. La ligne de résistance suivante serait vraisemblablement la Marne, l'aile gauche appuyée à Paris. Il est également possible que des forces se concentrent sur la Basse-Seine.

 

 

" A l'aile sud de l'armée française la situation n'est pas encore éclaircie. Il n'est pas impossible que l'ennemi, pour soulager son aile nord et son centre, reprenne l'offensive en Lorraine. Si cette aile sud se replie elle cherchera sans cesse, en s'appuyant au triangle fortifié Langres-Dijon-Besançon, à attaquer en flanc les armées allemandes en partant du sud ou à tenir ses forces prêtes en vue d'une nouvelle offensive,

" Il faut compter que l'armée française recomplètera ses effectifs et recevra de nouvelles formations. Bien qu'elle ne dispose pour le moment, en dehors des faibles ressources de ses dépôts, que de la classe 1914, il faut admettre cependant qu'elle fera appel à la classe de recrues suivante et qu'elle rameutera sur son front tous les éléments disponibles en Afrique du nord ainsi que des unités de marine. Le gouvernement français ordonnera vraisemblablement bientôt la formation de bandes de franc-tireurs.

" l'Angleterre, elle aussi, s'efforce activement de constituer une nouvelle armée avec des volontaires et des troupes territoriales. Néanmoins on ne peut guère penser que cette armée soit utilisable avant quatre à six mois.

" Il s'agit donc, en portant rapidement l'armée allemande sur Paris, de ne pas laisser à l'armée française le temps de se reprendre, d'empêcher la création de nouvelles unités et d'enlever an pays le plus de moyens de défense possible.

" La Belgique sera organisée en gouvernement général sous une administration allemande. Elle servira de zone arrière aux 1re, 2e et 3e armées pour le ravitaillement en vivres et raccourcira ainsi notablement les lignes de communication de notre aile droite.

" Sa Majesté ordonne que l'armée allemande se porte en direction de Paris.

" La 1re armée, ayant sous ses ordres le 2e C. C., se portera vers la Basse-Seine en marchant, à l'ouest de l'Oise. Elle devra être prête à intervenir dans les combats de la 2e armée. Elle sera en outre chargée de la protection du flanc droit des armées. Elle empêchera dans sa zone d'action la formation de nouvelles unités ennemies. Les éléments laissés en arrière pour investir Anvers (IIIe et IXe C. R.) dépendront directement de la Direction suprême. Le IVe C. R. est remis à la disposition de la 1re armée.

" La 2e armée, ayant sous ses ordres le 1er C. C., franchira la ligne La Fère-Laon et se portera sur Paris. Elle investira et prendra Maubeuge et ultérieurement la Fère et Laon, cette dernière place de concert avec la 3e armée. Le 1er C. C. éclairera devant le front des 2e et 3e armées. Il renseignera également la 3e armée.

" La 3e armée, franchissant la ligne Laon-Guignicourt (ouest de Neuchâtel), marchera sur Château-Thierry. Elle s'emparera d'Hirson ainsi que de Laon et du fort de Condé, ces deux derniers points de concert avec la 2e armée. Le 1er C. C., opérant devant le front des 2e et 3e armées, renseignera également la 3e armée.

" La 4e armée marchera par Reims sur Épernay. Le 4e C. C. aux ordres de la 5e armée renseignera également la 4e armée. Le matériel de siège nécessaire à la prise de Reims sera mis ultérieurement à la disposition de cette armée. Le VIe C. A. passera à la 5e armée.

" La 5e armée, à laquelle le VIe C.A. sera désormais rattaché, marchera vers le front Châlons sur Marne-Vitry le François. Elle assurera la protection du flanc gauche des armées en s'échelonnant en arrière et à gauche Jusqu'à ce que la 6e armée puisse prendre cette protection à son compte à l'ouest de la Meuse. Le 4e C. C. demeurera sous les ordres de la 5e armée ; il éclairera devant le front des 4e et 5e armées et rendra compte également à la 4e armée. Verdun sera investi. En plus des cinq brigades de landwehr de la position de la Nied les 8e et 10e divisions d'ersatz seront également passées à la 5e armée quand elles ne seront plus indispensables à la 6e armée.

" La 6e armée, ayant sous ses ordres la 7e armée et le 3e C. C., aura pour mission tout d'abord, en s'appuyant à Metz, de s'opposer à une irruption ennemie en Lorraine et en Haute-Alsace. La place de Metz passera sous les ordres de la 6e armée. Si l'ennemi se replie, la 6e armée, ayant t sous ses ordres le 3e C. C., franchira la Moselle entre Toul et Epinal et se portera en direction générale de Neufchâteau. La protection du flanc gauche des armées incombera alors à la 6e armée. Elle investira Nancy et Toul et se couvrira fortement face à Épinal. Dans ce cas la 6e armée sera renforcée par des éléments de la 7e armée (XIVe et XVe C. A., une division d'ersatz). Elle cédera par contre les 8e et 10e divisions d'ersatz à la 5e armée. La 7e armée sera alors indépendante.

" La 7e armée, demeurera d'abord sous les ordres de la 6e armée. Si la 6e armée franchit. la Moselle, la 7e armée deviendra indépendante. La place de Strasbourg et les ouvrages du Haut-Rhin avec leurs garnisons demeureront sous ses ordres. La 7e armée aura alors pour mission d'empêcher toute percée ennemie entre Épinal et la frontière suisse. Il sera bon qu'elle construise de solides organisations défensives devant Épinal et depuis cette place jusqu'aux Vosges ainsi que dans la vallée du Rhin en les reliant à Neuf Brisach et qu'elle dispose le gros de ses forces derrière son aile droite. Les XIVe et XVe corps ainsi qu'une division d'ersatz passeront alors aux ordres de la 6e armée.

" Limite des zones d'action : . . . . . . . . . . .

" Toutes les armées devront agir en s'entendant réciproquement et se prêter un mutuel appui pour la conquête des différentes coupures du terrain. Si l'ennemi oppose une forte résistance sur l'Aisne et ultérieurement sur la Marne, il pourra être nécessaire de faire converser les armées de la direction du sud-ouest dans la direction du sud.

" Il est instamment désirable que les armées se portent rapidement en avant pour ne pas laisser aux Français le temps de se reformer et d'organiser une nouvelle résistance. En conséquence les armées rendront compte quand elles pourront commencer leur mouvement. "

L'ordre concernant l'enlèvement du XIe C. A. et du C. R. G. était arrivé le 26 août aux 2e et 3e armées. Le 28 les armées reçurent la directive du 27. Les ordres se suivaient donc très rapidement les uns les autres et partaient manifestement de la même conception de la situation générale.

Le lieutenant-général Tappen dit à ce sujet (ouv. cit.) que les nouvelles entièrement favorables qui étaient arrivées chaque jour jusqu'au 25 août avaient donné à croire à la Direction suprême que la grande bataille de décision du front ouest s'était terminée en notre faveur et il ajoute que sous l'impression de cette " victoire décisive " le chef d'état-major de l'armée de campagne s'était décidé à envoyer six corps d'armée sur le front oriental. Il faut reconnaître qu'un déplacement de forces de ce genre était prévu depuis longtemps pour le moment où la décision aurait été définitivement acquise dans l'ouest. Aujourd'hui que nous connaissons le cours des événements il n'est pas nécessaire de prouver davantage que c'était une erreur d'admettre que ce moment était venu. On aurait dû songer que l'ennemi n'était refoulé que de front. La grande décision, encercler la 5e armée, refouler l'ensemble des armées françaises vers la frontière suisse, aurait pu parfaitement être obtenue, comme nous l'avons prouvé, mais ce but que le comte Schlieffen avait fixé aux opérations, n'avait pas été atteint. Nous nous sommes illusionnés sur ce point et cela nous a valu la perte de la bataille de la Marne.

Le général-lieutenant Tappen déclare formellement que ce n'est pas la mauvaise situation dans l'est qui a provoqué la décision du colonel-général von Moltke. Le transport de six corps d'armée complets n'aurait d'ailleurs pas été non plus envisagé. Le 26 on avait déjà reçu des nouvelles pleines d'espérance, le 27 on était en possession des premiers renseignements annonçant de grands succès dans l'est. La Direction suprême aurait donc été parfaitement en situation de retenir les corps d'armée destinés à être enlevés les premiers à savoir le XIe C. A. et le C. R. G. Ces corps se portèrent en effet par étapes sur Aix-la-Chapelle, Malmédy et Saint-Vith où ils n'arrivèrent que le 30.

Dans un mémoire rédigé en 1915, le colonel-général de Moltke base l'envoi des deux corps sur des raisons différentes de celles données par le général-lieutenant Tappen (Foerster, " Graf Schlieffen und der Weltkrieg "). Il dit : " Tandis que les armées 1 à 5 avançaient victorieusement au delà de la Meuse et de la Sambre, la situation sur le front est, où les Russes contrairement à toute attente avaient envahi rapidement la Prusse, obligea à envoyer des renforts sur ce front avant que la décision définitive n'ait pu être obtenue à l'ouest ".

On justifie l'envoi des deux corps d'armée prélevés précisément sur l'aile droite en disant qu'après la prise de Namur ils étaient immédiatement disponibles et qu'on était obligé de secourir rapidement le front est. La mauvaise situation de ce front exigeait donc, quoi qu'on dise, un appui rapide; Il est regrettable que les corps aient été prélevés précisément sur l'aile droite qui au contraire aurait dû être renforcée par tous les moyens. Étant donnée la grande distance que les deux corps avaient à parcourir à pied pour se rendre à leurs gares d'embarquement, on ne peut pas dire non plus qu'ils étaient les premiers prêts à être enlevés. Certains corps de la 6e armée, beaucoup mieux placés pour être embarqués, pouvaient être prélevés plus rapidement. Le colonel-général baron von Hausen s'est élevé contre la déclaration du lieutenant-général Tappen selon laquelle il aurait dit que le XIe C. A. était disponible.

Il faut concéder cependant que les comptes rendus des armées parlaient souvent de a victoires décisives " bien que cette expression ne répondit pas toujours à la situation. Sous le nom de " victoire décisive " on comprend autre chose qu'un simple refoulement de front de l'ennemi ou le fait d'avoir repoussé victorieusement une attaque. Le chef d'état-major d'une de nos armées avait annoncé, après l'échec de l'offensive française, que " l'ennemi avait été mis en pièces sur tout le front ", De tels comptes rendus peuvent avoir sérieusement contribué à donner à la Direction suprême la conception erronée qu'il s'était faite de l'ennemi. Il faut également se rappeler en cette occasion que l'ennemi avait effectivement recherché la décision sur tout le front, mais qu'il avait subi une grave défaite.

Le même raisonnement qui avait conduit à l'envoi de deux corps d'armée dans l'est était également à la base de la longue directive de la Direction suprême du 27.

La situation de l'ennemi y était appréciée de la même façon. Tous les corps actifs français avaient déjà combattu et subi de lourdes pertes, la majeure partie des divisions de réserve semblait ébranlée. L'armée belge était en cours de dissolution. Les Français combattaient pour gagner du temps, ils voulaient accrocher le gros de nos forces et attendaient les effets de l'offensive russe. Dans ce but ils allaient résister sur des coupures appropriées. On admettait que les Français se repliaient en direction sud-ouest et ouest sur Paris. En Lorraine, il est vrai, on comptait encore avec la possibilité d'une nouvelle offensive française, mais on admettait manifestement que les Français se replieraient aussi dans cet te région si, à l'ouest de la Meuse, la 5e armée s'avançait en direction sud-ouest. On supposait que les forces de Lorraine se replieraient alors sur Langres-Dijon-Besançon, donc vers le flanc.

Sur la base de ces hypothèses les armées reçurent pour mission de ne pas permettre aux Français de se ressaisir après leurs défaites et de ne leur laisser le temps ni de se reformer ni de prêter une résistance sérieuse, ni de constituer de nouvelles formations,

Certaines armées ayant été amenées par les combats qu'elles avaient livrés à faire face dans une direction sud plus accentuée, le grand mouvement de conversion de l'aile droite de l'armée vers le sud-ouest devait maintenant être repris sur un front plus étendu. La 1re armée devait même se porter vers la Seine en aval de Paris. Il semblait donc que le plan de Schlieffen allait être exécuté dans toute son ampleur. Mais, étant donnée la répartition des forces issue de la concentration initiale, un débordement aussi large de l'aile droite n'était possible que si le pivot de Thionville ou ultérieurement celui de Verdun était abandonné. Cette mesure était d'ailleurs visiblement projetée elle aussi : la 5e armée devait en effet isoler Verdun et. marcher sur Châlons-sur-Marne - Vitry-le-François en s'échelonnant à gauche..

Mais une telle marche n'était possible que si les Français abandonnaient également tout contact avec Verdun et, la Meuse avec leur aile droite et se repliaient également en Lorraine sous la pression de l'avance de la 5e armée à l'ouest de la Meuse et par suite de la retraite de la masse de leur armée sur Paris. La 6e armée devait alors suivre l'ennemi au delà de la Moselle en direction de Neufchâteau et, prendre à son compte la protection du flanc gauche.

Le mouvement de l'armée, tel qu'il était conçu d'après la directive de la Direction suprême, n'offrait qu'extérieurement l'image de la manúuvre de Schlieffen. La répartition des forces ne répondait en effet nullement à cette manúuvre.

Tandis que la 5e armée était renforcée, l'aile droite, elle restait trop faible. Alors que la 2e armée marchait sur Paris, la 1re armée se portait vers la Basse-Seine avec cinq corps seulement. On ne pouvait guère espérer forcer avec ces forces le puissant obstacle constitué par le fleuve, au cas où l'ennemi se serait effectivement replié, comme on l'admettait, avec le gros de ses forces sur Paris et se trouverait ainsi établi défensivement sur la Seine de part et d'autre de la capitale. Pour marcher vers une position Oise-Aisne-Paris le comte Schlieffen avait cru devoir employer 25 corps d'armée actifs, 2 corps de réserve et demi et 6 corps de nouvelle formation. Parmi ces forces 7 corps devaient être employés à contourner Paris par l'ouest et 6 corps de nouvelle formation devaient investir la capitale sur ses fronts ouest et sud.

Par contre l'aile gauche de l'armée restait, comme auparavant, beaucoup trop forte. Elle devait se porter sur Châlons - Vitry le François - Neufchâteau. Les 6e et 7e armées avaient pour mission secondaire de couvrir le flanc gauche en direction de Dijon, d'investir Nancy-Toul, d'assurer la couverture face à Épinal ainsi qu'entre Épinal et la Suisse. On poussait donc essentiellement de front, avec une aile droite relativement faible et une aile gauche puissante, derrière l'ennemi qui se repliait sur Paris, si l'hypothèse faite sur sa direction de retraite se confirmait. Le grand mouvement enveloppant exécuté avec une aile droite d'une supériorité écrasante, le refoulement de l'ennemi vers le sud-est n'étaient pas réalisés.

La décision de la Direction suprême est néanmoins parfaitement explicable étant données les circonstances et les suppositions faites. Il ne semblait plus possible de faire roquer des forces de l'aile gauche à l'aile droite maintenant que l'ennemi avait commencé à battre en retraite sur tout son front et qu'il allait également, ainsi qu'on l'admettait, se replier du front de Moselle. Le mieux était de pousser droit devant soi au delà de la Moselle avec les 6e et 7e armées.

Mais les hypothèses faites étaient erronées. L'ennemi ne se repliait pas en direction ouest et sud-ouest sur Paris, mais en direction sud-ouest et sud. Il ne renonça pas à garder le contact avec Verdun et ordonna à ses 1re et 2e armées de se maintenir sur la Moselle. L'ennemi venait au-devant des intentions du comte Schlieffen. Quelles perspectives brillantes aurait eues notre manúuvre si dès le début elle avait été montée et exécutée complètement dans ce sens. Pour atteindre notre grand but, refouler l'ennemi vers le sud-est, il aurait suffi tout simplement de continuer à converser en conservant Verdun comme pivot, pendant qu'en Lorraine nous aurions adopté une attitude défensive. La condition préalable pour cela était que dès le début l'aile droite fût aussi forte que possible et que par la suite elle fût sans cesse renforcée pendant que l'aile gauche en Lorraine se tiendrait sur la défensive avec de faibles forces.

Mais ces conditions préalables ne furent pas réalisées. On aurait encore pu dans une certaine mesure se tirer d'affaire si, immédiatement après la bataille de Lorraine, donc vers le 23 août, on s'était contenté sur ce théâtre d'opérations de rester sur la défensive et si on avait transporté par voie ferrée un certain nombre de corps d'armée en direction d'Aix-la-Chapelle pour leur faire suivre l'aile droite comme puissant échelon de seconde ligne. Le chef du service des chemins de fer avait préparé du matériel vide pour le transport de cinq à six corps d'armée.

Si au contraire la conversion était continuée sans un renforcement de ce genre et tout en conservant le pivot de Verdun, l'aile droite venait donner directement sur Paris avec des forces insuffisantes. Comment comptait-on alors le tirer d'affaire avec cette grande place ? Or ce fut exactement le cas qui se présenta dans la réalité.

Enfin il y avait un cas qui, chose remarquable, n'était nullement prévu dans la directive du 27 août ; l'ennemi s'appuyant sur ses places et sur les fortes coupures du terrain, s'affaiblissait à son aile défensive sur le front de Moselle, se renforçait dans la région de Paris en utilisant ses voies ferrées conduisant vers la capitale et y formait une aile offensive puissante avec laquelle il nous attaquait par surprise. Alors au lieu d'être enveloppé, c'était lui qui cherchait à nous envelopper pendant que nos 6e et 7e armées restaient accrochées devant la Moselle et l'aile gauche de notre 5e armée devant Verdun. La mauvaise répartition de nos forces lors de la concentration continua donc à faire sentir son action jusqu'à la fin de la campagne de la Marne.

On peut se demander si le déplacement de nos forces n'ayant pas été commencé le 23, il aurait encore été possible de l'exécuter le 27 quand parut la directive de la Direction suprême. Le rétablissement des voies ferrées belges détruites n'était pas encore suffisamment avancé pour que de grands transports fussent possibles à travers la Belgique. D'autre part il était trop tard pour transporter les troupes par voie ferrée jusqu'à Aix-la-Chapelle et les acheminer ensuite par étapes. Mais les corps auraient pu être transportés par voie ferrée jusqu'à Luxembourg et marcher ensuite à partir de ce point. Il n'était pas nécessaire de les amener directement à l'extrême aile droite. Le renforcement de l'aile droite aurait pu être obtenu par un glissement vers la droite à l'intérieur du front des armées en intercalant au bon endroit les corps ainsi rameutés.

Aujourd'hui on concédera volontiers qu'un procédé de ce genre employé le 27 et même le 30 août, quand on commença à reconnaître l'impossibilité d'une percée du front de la Haute-Moselle, aurait été préférable à la décision qui fut prise dans la réalité.

Quelques jours à peine après son envoi la directive du 27 août devint caduque. Sans qu'elle eût été annulée, l'armée obéissant à une nécessité naturelle conversa d'elle-même vers le sud.

L'ordre du 27 de la Direction suprême prescrivait à nouveau aux armées de s'entendre mutuellement. L'importance qui est attachée dans cet ordre aux forteresses françaises mérite d'être remarquée. On y juge nécessaire de prendre des mesures contre Maubeuge, La Fère, Laon, Hirson, Verdun, Nancy, Toul et Epinal.

Pour se représenter l'impression que fit l'ordre de la Direction suprême du 27 août sur le commandement de la 1re armée il faut faire abstraction de la connaissance des événements. Il lui parut nécessaire de poursuivre rapidement, sans tenir compte d'aucune considération, l'ennemi qui se repliait partout, pour ne pas le laisser s'arrêter. Tandis que nous nous efforcerions d'atteindre la Basse-Seine pour envelopper l'ennemi nous pouvions compter d'après la directive que notre aile gauche franchirait la Haute-Moselle. L'encerclement de l'ennemi pouvait donc réussir par les deux ailes à la fois. Aucune discussion n'eut lieu avec la Direction suprême. De la conversation que nous eûmes avec le porteur de la directive, un officier d'état-major ancien de la Direction suprême, il résulta que celle-ci n'était qu'incomplètement renseignée sur les événements qui s'étaient passés jusqu'alors aux 1re et 2e armées. S'il en était de même pour les autres armées, on était en droit de se demander avec quelque doute si la directive du 27 août reposait sur des bases suffisamment sûres.

 

LA JOURNÉE DU 30 AOÛT LA Ire ARMEE CONVERSE FACE À L'OISE. L'AILE DROITE DE L'ARMÉE ALLEMANDE PREND LA DIRECTION DU SUD

 

Le 29 août au soir, après l'arrivée de la directive de la Direction suprême du 27 août, le commandement de la 1re armée fut d'avis qu'il devait tout d'abord refouler les forces françaises qui avaient surgi dans son flanc droit avant de continuer à marcher en direction du sud-ouest comme il venait d'en recevoir l'ordre. C'est à ce moment de la soirée qu'arriva la demande d'appui de la 2e armée qui devait attirer la 1re armée dans une direction opposée.

La situation à la 2e armée paraissait sérieuse. Le 29 au soir on ne connaissait pas encore à Péronne toute l'importance de la victoire que le IIe C. A. avait remportée à Proyart sur le 7e C. A. français. Nous nous trouvions en face d'une question bien difficile. Nous ne pouvions pas savoir dans quelle mesure la 2e armée avait besoin de notre appui. Peut-être n'était-il pas aussi urgent que cela de la secourir. Plus la résistance rencontrée par la 2e armée sur l'Oise supérieure serait longue et énergique, plus la 1re armée en continuant à marcher à l'ouest de l'Oise, en direction approximative de Montdidier-Noyon, avait de chances de tomber dans le flanc et sur les derrières de l'ennemi. Cette manúuvre était appelée à être beaucoup plus efficace que l'appui tactique immédiat que l'on pouvait prêter à la 2e armée. Le colonel-général von Kluck estima en conséquence qu'il était préférable de garder ses forces concentrées et de demeurer pour le moment dans la direction jusqu'alors suivie. Seule la 17e division, qui avait été retardée devant Maubeuge et qui se trouvait maintenant derrière l'aile gauche de l'armée, fut mise à la disposition de la 2e armée.

Celle-ci dans sa hâte s'était adressée déjà directement au IXe C. A. qui se trouvait le plus près d'elle et lui avait demandé de diriger la 17e D. I. sur Origny-Sainte-Benoite par Saint-Quentin et de mettre la 18e D. I. à sa disposition aux abords de cette ville. La 17e D. I. fut aussitôt alertée et mise en marche par le IXe C. A., mais un coup de téléphone de la 1re armée empêcha l'envoi de la 18e D. I. sur Saint-Quentin.

Ce ne fut qu'à 23 h. 45 que l'ordre d'opérations de la 1re armée pour la journée du 30 put être envoyé de Péronne. Dans cet ordre le colonel-général von Kluck prescrivait d'accrocher l'ennemi de front et de l'envelopper sur ses deux ailes. L'armée devait marcher vers l'Avre sur un large front depuis le confluent de cette rivière dans la Somme jusqu'au sud de Roye. Au nord de la Somme le IVe C. R. se porta d'Albert sur Amiens. Le 2e C. C. fut envoyé à l'aile gauche : rompant de la région sud de Chaulnes il se porta par Roye dans la direction du sud. On peut se demander si cet emploi du corps de cavalerie fut judicieux. Il aurait été désirable et conforme à la règle de le porter à l'aile droite extérieure, au nord d'Amiens. En se portant sur l'Avre devant le front de l'armée, il n'aurait vraisemblablement avancé que lentement. A l'aile gauche il y avait un vide considérable entre les 1re et 2e armées. La. situation sur l'Oise était des plus incertaines. Une attaque ennemie pouvait fort bien déboucher de cette direction ; on signalait que Noyon était occupé. C'était là surtout que le corps de cavalerie pouvait trouver un vaste champ d'activité en cas de victoire de la 2e armée.

 

 

C'était dans cette direction également que la suite des opérations devait conduire vraisemblablement la 1re armée. C'est pour ce motif que le commandant de la 1re armée se prononça pour la direction de Roye. Notre cavalerie d'armée était sans conteste possible, trop faible : elle ne pouvait pas remplir toutes les missions qu'il aurait été nécessaire de lui donner. Cependant, ainsi que nous l'avons déjà dit, il aurait peut-être été préférable de laisser une division de cavalerie à l'aile extérieure.

Le commandement de la 1re armée demeura le 30 août à Péronne. Au cours de cette journée la situation se modifia sans cesse et nécessita continuellement de nouvelles décisions.

L'armée apprit tout d'abord le 30 au matin que le IIe C. A. avait remporté une victoire complète à Proyart et qu'il avait mis en déroute le 7e C. A. français. L'ennemi s'était également replié devant le front du IVe C. R. On pouvait admettre que sur le reste du front également l'ennemi ne tiendrait pas après les nombreuses défaites qu'il avait subies. L'expérience des combats livrés jusqu'alors montrait aussi qu'abstraction faite d'une division du 7e C. A. il n'y avait pas lieu de surestimer par trop la valeur de cet adversaire. Le poursuivre trop loin au delà de l'Avre, c'était nous détourner de notre chemin et nous interdire la possibilité de coopérer stratégiquement avec la 2e armée, s'il s'agissait à un moment donné d'attaquer en flanc et par derrière les forces qui lui étaient opposées. Nous emparer de la région de Roye-Montdidier et de l'Avre inférieure devait suffire. Il était donc indiqué d'arrêter la 1re armée en temps utile et de préparer sa conversion face au sud.

Ce ne fut pas chose facile que d'exécuter ce mouvement alors que l'armée était en pleine marche. Nous n'étions reliés par téléphone qu'avec un seul corps d'armée, le IXe. Nous ne pûmes faire parvenir les nouveaux ordres aux autres corps qu'en leur envoyant à tous et en toute hâte, à 9 h. 30, des officiers de liaison en automobile. Ces ordres disaient : si l'ennemi se replie derrière la ligne Montdidier-Avre inférieure, l'armée glissera vers la gauche en direction de Montdidier-Roye eu s'échelonnera en arrière et à droite.

Mais un nouveau changement survint bientôt. Le fil téléphonique qui nous reliait au IXe C. A. vint à point. Au cours d'une conversation téléphonique avec un officier de ce corps d'armée nous apprîmes à onze heures les renseignements suivants provenant, d'une communication de la 2e armée au IXe C. A. : " La 2e armée a été attaquée la veille dans l'après-midi par dix divisions françaises au moins, sur un front s'étendant de l'ouest de Vervins à la région de La Fère ; la lutte a été acharnée, mais l'offensive ennemie a échoué. On a trouvé dans les papiers d'un chef d'état-major de corps d'armée français un renseignement disant que les Français avaient eu l'intention d'attaquer sur Saint-Quentin pendant que la 1re armée allemande aurait été contenue de front par les Anglais et les Français. A Noyon il y a une brigade et demie ennemie. Le colonel-général von Bülow regrette que la 1re armée n'ait pas conversé face à l'Oise comme il en avait exprimé le désir. La 17e D. I. sera bientôt remise à la disposition de son armée. L'ennemi semble se replier ".

Il nous parut d'après ces renseignements que pour être prêts à exploiter un succès de la 2e armée le moment était venu de faire exécuter par le centre et l'aile gauche de l'armée le mouvement de conversion face au sud que nous avions déjà préparé. De nouveaux ordres furent donnés en conséquence et les IVe, IIIe et IXe C. A. furent disposés de façon à leur permettre de se porter de la région de Roye dans la direction de l'Oise.

Une foule de renseignements arrivèrent dans la soirée à Péronne : ce fut sur ces renseignements que lut bâtie la décision pour le lendemain 31.

Ce fut tout d'abord un radio de la 2e armée (daté de 17 h. 10 et arrivé à 17 h. 55) et qui était ainsi conçu : " Ennemi battu aujourd'hui d'une façon décisive. Fractions importantes se replient sur La Fère ".

Notre poste de T. S. F. entendit également le radio suivant provenant, semble-t-il, de la 3e armée : " Devant 4e armée, ennemi en retraite en direction sud-ouest. 3e armée progressera le 30 au delà de Château Porcien-Attigny ".

À 18 h. 35 arriva un second radio de la 2e armée : " En vue exploitation complète du succès, il est instamment désirable que la 1re armée converse face à La Fère-Laon autour de Chauny comme pivot. 17e D . I. ce soir route Origny-Saint-Quentin; rejoindra demain IXe C. A. Q. G. armée : Saint-Quentin. Remerciements pour aide apportée ".

La situation était donc éclaircie : la 2e et la 4e armées étaient victorieuses ; devant la 2e armée l'ennemi se repliait en dirigeant une partie importante de ses forces sur La Fère; la 3e armée se portait sur les derrières des forces ennemies en retraite devant la 4e armée. Dans ces conditions il n'y avait pas lieu d'admettre que devant la 1re armée l'ennemi tiendrait sur l'Avre. Il était partout bousculé ou en retraite. Dans la région d'Amiens, où il semblait composé de troupes territoriales, il s'était replié vers le sud-ouest. Devant le front même de l'armée il s'était replié derrière l'Avre. Dans la soirée des renseignements d'aviateurs signalèrent que sur la route Montdidier-Saint-Just en Chaussée l'ennemi battait en retraite en désordre. Devant le IIe C. A. également l'ennemi se repliait au delà de Moreuil. Le danger qui menaçait la 1re armée dans son flanc droit paraissait conjuré ; la marche vers le sud semblait désormais possible.

En ce qui concernait les forces ennemies de la région de l'Oise nos aviateurs signalèrent dans la soirée qu'une division se repliait de Vailly et Carlepont (sud de Noyon) en direction d'Attichy. Le 1er C. C. atteignit Noyon. D'après cela les Anglais semblaient en retraite vers le sud.

Dans quelle direction la ire armée devait-elle se diriger maintenant ? La décision à prendre était d'une grande portée. Tout le mouvement ultérieur des armées devait en être influencé. Il fut admis que la 2e armée poursuivrait l'ennemi vers le sud. La 3e armée poussait, elle aussi, dans cette direction. Il fallait exploiter le succès. La 1re armée était bien placée pour le faire, le 30 au soir, dans la région de Roye pendant que le IIe C. A. assurait la couverture à Moreuil, le IVe C. R. face à Amiens. Dans le sentiment élevé que de grandes victoires avaient été remportées, il fut décidé dans la soirée de marcher vers l'Oise. La direction de la Basse-Seine fut abandonnée.

Mais il était totalement impossible de donner satisfaction à la demande pressante de la 2e armée de converser sur Laon-La Fère. Avant que nous eussions pu arriver dans cette région, les Anglais et les Français se seraient échappés vers le sud. Les 1re et 2e armées se seraient pelotonnées derrière eux. L'idée de coopérer à l'attaque des fortifications de Laon et de La Fère, fortifications sans valeur et qui à notre avis ne seraient peut-être même pas défendues sérieusement, fut écartée. Nous ne pouvions donc exploiter le succès de la 2e armée qu'en exécutant une poursuite débordante vers le sud en partant de la ligne Moreuil-Roye-Guiscard. L'armée ne devait pas, comme à Maubeuge, se laisser attirer trop près de la 2e armée pour lui servir d'appui tactique. Il ne fallait pas perdre de vue la suite des opérations.

Dans la soirée le capitaine Bûhrmann envoyé par la 1re armée à l'état-major de la 2e armée arriva à Péronne : il annonça que le 31 la 2e armée resterait sur place et se " reposerait ". Le colonel-général von Bülow lui avait communiqué que l'état des troupes ne lui permettrait malheureusement pas, après les fortes marches et les durs combats qu'elles avaient supportés, d'entreprendre immédiatement la poursuite avec toutes ses forces. Or nous, nous avions compté avec certitude sur une poursuite. Il nous parut désormais impossible de pousser la 1re armée isolément dans une direction sud trop marquée. L'intervalle qui nous séparait de la 2e armée devenait trop grand, nous étions en l'air.

L'ordre d'armée pour la journée du 31 août fut donné sur cette base à 9 h. 30 du soir. Le colonel-général von Kluck décida de prendre la direction de Compiègne-Noyon. On essayerait en exécutant des marches extraordinaires de saisir encore en flanc les forces ennemies qui se repliaient devant la 2e armée en direction générale Laon-La Fère. Le IXe C. A. reçut l'ordre de se porter par Guiscard-Quiercy sur Coucy le Château, le IIIe C. A,. jusqu'à Vailly et Cuts, le IVe C. A. jusqu'à la région de Mareuil-la-Motte, le IIe C. A. jusqu'à la région de Tricot, le IVe C. R. par Amiens sur Ailly. Le 2e C. C. devait se porter en amont de Compiègne contre l'aile gauche française en direction de Soissons. Le 1er C. C. fut invité à coopérer par Noyon. Tous les préparatifs furent faits pour prendre rapidement possession des passages de l'Oise ou pour les rétablir.

En fait de nouvelles forces ennemies, des Marocains avaient été identifiés, les 29 et 30, dans la région de Rozières (ouest de Chaulnes) par le 2e C. C. et le IIIe C. A.

A 22 h. 30 le compte rendu suivant fut adressé au G. Q. G. " 1re armée a conversé en direction de l'Oise et se portera le 31 sur Compiègne-Noyon pour exploiter le succès de la 2e armée. Le IVe C. R. se porte par Amiens vers le sud pour couvrir le flanc droit de l'armée ". La 2e armée reçut communication de ce compte rendu.

Un changement important s'était accompli dans les opérations. Les événements devaient montrer s'il était judicieux.

Le compte rendu adressé au G. Q. G. n'était pas exact. Seuls le IIIe C. A. et la moitié du IXe franchirent l'Oise le 31. Les IVe et IIe C. A., le IVe C. R. et la moitié du IXe C. A. étaient encore le 31 au soir à l'ouest de l'Oise et disposés de telle façon qu'ils auraient pu, s'ils en avaient reçu l'ordre, continuer à se porter dans la direction prescrite par la Direction suprême, la Basse-Seine, en marchant au nord de l'Oise. Le lieutenant-colonel Hentsch de l'état-major de la Direction suprême m'a déclaré, peu de temps après, que notre compte rendu avait donné à croire à la Direction suprême que toute l'armée avait déjà conversé vers l'Oise et qu'elle s'était laissée influencer par ce fait dans ses mesures ultérieures.

Quoi qu'il en soit, la réponse de la Direction suprême arriva par T. S. F. au cours de la même nuit, le 31 à 2 h. 13 du matin : " 3e armée a conversé face au sud vers l'Aisne. Elle attaque au delà de Rethel-Semuy et poursuivra en direction du sud. Les mouvements amorcés par les 1re et 2e armées sont conformes aux intentions de la Direction suprême. Coopérer avec la 3e armée. Aile gauche de la 2e armée en direction approximative de Reims ".

La Direction suprême s'était transportée le 30 de Coblence à Luxembourg. Elle avait encore la possibilité de modifier en temps utile les mesures prises par les 1re et 2e armées si elle ne les approuvait pas. Mais les ordres donnés par ces dernières étaient conformes à l'attitude des autres armées.

Toute l'aile droite de l'armée allemande (1re, 2e et 3e armées) conversait vers le sud.

Le colonel-général von Bülow a fait remarquer dans son " Rapport sur la bataille de la Marne " à propos de la demande pressante de conversion adressée le 31 à la 1re armée, qu'en cette occurrence il n'avait songé qu'à un appui tactique momentané et non à un changement complet dans la direction de marche stratégique; qu'il ignorait encore totalement à ce moment-là la présence de forces importantes devant le front et sur le flanc de la 1re armé. et que la Direction suprême ne savait probablement rien, elle non plus, quand elle donna son approbation, des débarquements qui avaient eu lieu dès le 29 août à Amiens, Montdidier, Moreuil et Roye et de la puissante attaque de Villers Bretonneux contre l'aile droite.

Outre la présence de divisions territoriales le commandement de la 1re armée avait signalé à la Direction suprême depuis le 29 août, d'après les renseignement reçus, l'apparition du corps de cavalerie français sur la Somme, les combats des 61e et 62e D. R. avec le IIe C. A., puis plus tard l'avance des forces ennemies venant d'Amiens-Moreuil, l'apparition des chasseurs alpins de réserve et l'avance du 7e C. A. Ce dernier compte rendu était parti de Péronne la 30 à 1 h. 10 du matin. Le 30 à 10 h. 30 du soir on avait rendu compte que l'ennemi (7e C. A.) avait été rejeté, que des Marocains avaient été également identifiés et qu'à Amiens les divisions territoriales s'étaient repliées en direction du sud-ouest. Ces renseignements avaient été transmis en même temps que le compte rendu annonçant que l'armée conversait vers l'Oise, compte rendu auquel la Direction suprême avait répondu le 31 au matin en donnant son approbation. La Direction suprême était donc parfaitement renseignée.

Avec la 2e armée une bonne liaison avait été assurée au cours de ces journées par l'envoi réciproque d'officiers. Le capitaine Bührmann, envoyé par nous le 30 à la 2e armée , avait emporté avec lui, comme cela avait lieu la plupart du temps, une directive écrite datée du 30 août 14 heures, qu'il remit, d'après une annotation, à 16 h. 35. Cette directive disait :

" Hier des débarquements ont été signalés sur toute la ligne Amiens-Moreuil-Montdidier-Roye ; à Noyon une brigade et demie. Des forces ennemies importantes ont attaqué en venant d'Amiens. En dehors des troupes jusqu'ici connues (61e et 62e D. R., 4 divisions territoriales, 3e et 5e D. C., formations nouvelles importantes formées sur les dépôts), on a identifié le 7e C. A., la division de chasseurs alpins de réserve, 1 division de cavalerie, des Marocains, à Noyon des Anglais. L'armée a rejeté aujourd'hui l'ennemi au delà de l'Avre avec son aile droite; elle a conversé avec son aile gauche sur Guiscard, avec son centre dans la région de Roye, prête à intervenir si besoin est par une marche de nuit en direction de Ham, Jussy, Chauny, Noyon, Compiègne, suivant la situation du combat à la 2e armée. Pendant que l'ennemi était rejeté aujourd'hui, le centre et l'aile gauche conversaient déjà vers l'Oise et sont maintenant disponibles. L'aile droite (IVe C. R. et IIe C. A.) restera nécessaire pour couvrir le flanc droit face à Amiens-Avre. A Amiens un corps d'armée ennemi se rassemble aujourd'hui après-midi. "

De la part de l'armée von KUHL.

 

Dans les archives de la 2e armée se trouve un tableau d'ensemble des forces ennemies identifiées le 29/30 devant le front des 1re et 2e armées, tableau établi à la suite de la précédente directive.

Quant au fait que la conversion de la 1re armée sur Noyon-Compiègne ou même sur Laon-La Fère ne devait être exécutée que sous forme d'un appui tactique momentané, c'est un point dont on peut douter. Elle était appelée fatalement à prendre une importance stratégique décisive.

 

CONSIDERATIONS

 

Le général Maurice estime que le 31 août le colonel-général von Kluck a commis la même faute que le 27 quand il ne poursuivit pas les Anglais, mais marcha vers le sud-ouest, car à cette date du 31 août il accrocha les forces françaises de l'Avre (il s'agit en réalité de la 6e armée en formation aux ordres de Maunoury), mais se tourna ensuite vers le sud-est.

En fait le commandant de la 1re armée avait à choisir entre les deux décisions suivantes : ou bien continuer à poursuivre dans la direction jusqu'alors suivie l'ennemi rencontré sur l'Avre et conserver en cette occurrence la direction de la Basse-Seine prescrite par la Direction suprême, ou bien converser vers l'Oise pour exploiter le succès de la 2e armée qui pour la deuxième fois avait annoncé une victoire décisive et envelopper l'aile gauche du gros des forces françaises. Dans le premier cas on ne pouvait pas obtenir de succès décisifs. Pendant que l'on poursuivrait au delà de l'Avre l'ennemi en retraite, le gros des forces françaises pouvait continuer à se replier sans être gêné par La Fère, car la 2e armée voulait se reposer le 31. Mais si la 1re armée conversait vers l'Oise et se détournait des forces ennemies rencontrées sur l'Avre, un certain danger ou tout au moins une certaine insécurité subsistait dans le flanc droit.

Aujourd'hui encore je ne puis trouver de solution non critiquable. Il manquait à l'armée allemande un échelon arrière. J'estime toujours cependant que la décision prise fut la meilleure. Il suffisait de ne pas perdre le contact avec les forces ennemies jusqu'alors rencontrées, bien qu'elles fussent en grande partie de peu de valeur, battues et en retraite. Elles n'en restaient pas moins dans notre flanc et pouvait être renforcées. Nous admettions, il est vrai, que grâce à nos attaques victorieuses l'ennemi était accroché sur tout le front de l'armée allemande au point qu'il lui était impossible d'entreprendre tout déplacement de forces important. Il aurait été bon néanmoins de laisser une division du corps de cavalerie suivre l'ennemi à l'ouest de l'Oise, pour couvrir le flanc de l'armée contre les surprises, si importantes et si pleine de promesses que pût être l'avance par Compiègne et Soissons contre le flanc du gros des forces françaises. Les opérations de cette période montrent journellement l'importance d'une puissante cavalerie d'armée au cours de la guerre de mouvement.

Quand la Direction suprême eut approuvé dans la nuit du 30 au 31 notre décision, sa directive du 27, arrivée chez nous le 28 au soir, se trouva complètement renversée. La 1re armée qui devait marcher vers la Basse-Seine se portait par Compiègne-Noyon au delà de l'Oise. La 2e armée prenait la direction de Reims au lieu de celle de Paris, la 3e celle de Rethel au lieu de celle de Château-Thierry. Pourquoi ce changement ? Il s'explique en partie par la violente réaction ennemie, mais surtout par le fait que l'ennemi se maintenait sur la Haute-Moselle et à Verdun. Si les 5e, 6e et 7e armées étaient accrochées dans cette région, il nous était impossible de nous étendre avec l'aile droite jusqu'à la Basse-Seine. C'est ainsi que s'amorça peu à peu la nouvelle décision de la Direction suprême que nous apprendrons à connaître dans l'ordre du 2 septembre et d'après laquelle toute l'aile droite de l'armée allemande devait converser à gauche et couper l'ennemi de Paris.

En tout cas, après le bref radio approbateur de la Direction suprême de la nuit du 30 au 31 août, il aurait été nécessaire qu'elle donnât un nouvel ordre et des explications sur ses intentions ultérieures.

 

LES JOURNÉES DES 31 AOUT ET 1er SEPTEMBRE

LA 1re ARMÉE N'ATTEINT PLUS LES FRANÇAIS NI LES ANGLAIS.

 

L'état-major de la 1re armée s'était transporté le 31 à midi à Lassigny. Les renseignements d'aviation parvenus au cours de la matinée avaient montré que la région de l'Oise, entre Noyon, Chauny, Coucy le Château, Carlepont, était libre d'ennemis, mais que par contre de fortes colonnes étaient en marche de Vic vers le sud (environ un corps d'armée) et de Compiègne sur Verberie (environ une division), toutes deux vraisemblablement anglaises, pendant qu'une colonne marchant de Coucy le Château sur Soissons était visiblement française. Ordre fut par suite donné aux corps d'armée à Lassigny, à deux heures de l'après-midi, de pousser aussi loin que possible en direction de Soissons-Verberie, pour atteindre encore l'ennemi en retraite. Des éléments de cavalerie appuyés par de l'artillerie et de l'infanterie sur voitures devaient être poussés en avant. Le 1er C. C. fut invité à se porter sur Soissons, le 2e C. C. reçut pour direction Villers Cotterêts.

Le Q. G. de l'armée fut transféré dans l'après-midi à Noyon. L'armée atteignit dans la soirée avec les têtes de colonnes de son aile gauche (1/2 du IXe C. A. et IIIe C. A.) Vezaponin, au nord-ouest de Soissons, Vic sur Aisne, Attichy et, avec son aile droite, Mareuil Lamotte-Maignelay ;le IVe C. B. vint jusqu'à Ailly. Les troupes de l'aile gauche accomplirent une étape de plus de 50 kilomètres. Si l'on songe que depuis le déclenchement du mouvement en avant l'armée avait marché et combattu sans un jour de repos, cette performance de marche du 31 doit être qualifiée d'étonnante. L'idée que l'aile ennemie devait être atteinte et battue était vivante dans la troupe.

Après une forte pression de notre part la brigade Lepel du IVe C. R., laissée à Bruxelles, nous fut enfin rendue par le gouverneur de cette ville et dirigée sur Péronne.

Nous apprîmes la brillante victoire de Tannenberg. Toutes les forces se tendirent pour remporter aussi un grand succès sur l'Oise.

Conformément à son ordre d'armée du 30 pour la journée du 31 (la 2e armée ne fera pas mouvement demain et se reposera), ordre qui nous a ait été communiqué, la 2e armée, était restée en place ce jour-là et avait fait ses préparatifs pour l'attaque de La Fère. L'aile droite de l'armée (VIIe C. A. et Xe C. R.) fut désignée pour cette opération ; au cours de la journée elle poussa dans la direction de la forteresse des éléments d'infanterie sous la protection desquels les pionniers et les artilleurs exécutèrent des reconnaissances. Le feu devait être ouvert le 1er septembre. Le 31 au soir le capitaine Brinckmann de l'état-major de la 2e armée arriva à Noyon. D'après mes notes il déclara qu'après la bataille de Saint-Quentin la 2e armée épuisée n'avait pas pu poursuivre, qu'elle avait l'intention de se mettre en marche le 1er septembre, mais qu'elle voulait auparavant attaquer La Fère. J'insistai sur le fait " que ces fortifications étaient sans valeur et que la place n'était peut-être même pas armée ; que la 2e armée serait retardée et resterait en arrière; que les Français se repliaient avec leur gauche par Soissons, les Anglais de la ligne de l'Oise Noyon-Verberie vers le sud, et que nous n'atteindrions plus les Français ". Nous ne pûmes pas donner satisfaction au désir de la 2e armée de soutenir l'attaque de La Fère avec l'artillerie lourde de nos IXe et IIIe C. A.; cette mesure nous aurait privés pendant trop longtemps de notre artillerie dont nous avions un besoin pressant pour les combats imminents ; nous estimions qu'il était inutile d'exécuter une attaque d'artillerie contre La Fère.

Le colonel-général von Kluck décida de continuer le 1er septembre à essayer, au prix des efforts de marche les plus grands, d'atteindre encore l'ennemi. Les Anglais étaient supposés en retraite de Noyon-Verberie vers la ligne Senlis-Crépy en Valois- Villers-Cotterêts, l'aile gauche française de Soissons vers le sud. Après de violents combats avec des arrière-gardes ennemies à Verberie, Gilocourt et Villers-Cotterêts, on parvint à atteindre dans soirée du 1er la région Verberie-Crépy en Valois-Villers Cotterêts-lisière de la Forêt de ce nom. Cette fois ce sont les performances de marche accomplies par l'aile droite qu'il faut admirer (le IVe C. A. fit plus de 40 kilomètres en ligne droite). Le IVe C. R. parvint jusqu'au nord de Saint-Just en Chaussée, la 17e D. I. poussa en hâte jusqu'au nord-ouest de Coucy-le-Château pour rejoindre son corps d'armée. Le 2e C. C. devait se porter au sud de Villers-Cotterêts vers l'est contre le flanc français, le 1er C. C. au sud de Soissons. Mais le 2e C. C. fut arrêté à Verberie, une de ses divisions tomba au sud de ce point dans une situation difficile.

Le 31 au soir on avait rendu compte au G. Q. G. que les forces ennemies de la région d'Amiens s'étaient repliées vers le sud-ouest. Le 1er septembre des forces françaises plus faibles se replièrent devant le IVe C. R. et le IIe C. A. par Clermont vers le sud-ouest. Le 1er au soir il fallut rendre compte à la Direction suprême que l'armée n'était plus parvenue à atteindre l'aile gauche française et qu'elle avait l'intention de se former le 2 sur la ligne Verberie-La Ferté Milon pour être prête à un emploi ultérieur.

D'après mes notes de cette journée la situation était jugée de la façon suivante à l'état-major de la 1re armée : " Dans la région Douai-Cambrai-Amiens il n'y a plus de danger; l'ennemi y a été dispersé; il n'est plus guère possible d'atteindre encore les Français ; ils ont échappé sans être poursuivis; il est également difficile de rattraper les Anglais.

Continuer à marcher dans la direction jusqu'alors suivie est chose impossible, car l'aile droite serait menacée par Paris. Il est par suite nécessaire de s'arrêter pour pouvoir grouper l'armée en vue des mouvements ultérieurs, que nous soyons chargés de marcher soit encore vers le sud en nous couvrant face à Paris, soit vers la Basse-Seine en aval de Paris. Si nous continuons à marcher vers le sud et que les Français défendent la Marne il faudra s'attendre certainement à une attaque de flanc débouchant de Paris ".

C'est ainsi qu'on en vint à la décision de ne serrer tout d'abord, le 2 septembre, que jusqu'à la ligne Rully (sud de Verberie) - Crépy-en-Valois-La-Ferté Milon-Neuilly-Saint Front. L'épuisement des troupes rendait un arrêt extrêmement urgent, la cavalerie d'armée n'avançait plus qu'avec peine. A 8 heures du soir le colonel-général von Kluck avait déjà pris une décision dans ce sens, quand l'officier de liaison du IIIe C.A. apporta des ordres anglais trouvés sur un cycliste. Il s'agissait de l'ordre stationnement du 1er C. A. anglais. Il en résultait que l'armée anglaise tout entière était encore en face de nous et toute proche et qu'elle avait eu l'intention de passer au repos à midi au sud de la ligne La Ferté Milon-Crépy en Valois- Verberie. Les 1re, 2e, 3e et 5e divisions, le 3e C. A., les 3e et 5e brigades de cavalerie étaient mentionnées dans l'ordre (En fait les Anglais se trouvaient le 1er septembre au soir sur la ligne La Ferté-Milon-Betz-Nanteuil le Haudouin. Malgré tout son épuisement il fallait encore une fois porter l'armée à l'attaque tant qu'il y avait une chance d'atteindre l'ennemi.

A peine la décision était-elle prise et le nouvel ordre en tours de rédaction qu'on capta un radiogramme disant que la 2e armée obliquait vers le sud pour " se porter en hâte au secours de la 3e armée ". L'expression sonnait mal, la situation de la 3e armée devait être critique. La 1re armée devait-elle rester sur place et attendre que la situation fût éclaircie aux 2e et 3e armées ? Il n'était pas impossible que la situation prît une mauvaise tournure à ces armées. Nous devions donc être en situation d'intervenir, c'est-à-dire avoir toute liberté de mouvement. Cela ne nous semblait pas assuré en restant sur place et en nous couvrant face aux Anglais. Il fallait les refouler. La décision d'attaquer fut donc maintenue, même quand d'autres radios captés annoncèrent que l'ennemi était en retraite devant la 3e armée. Il n'était pas possible de voir clair d'après ces radios confus.

Le nouvel ordre ne put être donné qu'à 22 h.. 15. D'après cet ordre la ligne Verberie-Villers-Cotterêts devait être franchie le 2 septembre à 8 heures du matin ; le IXe C. A. devait se porter à 3 heures du matin à l'est de la forêt de Villers-Cotterêts pour envelopper l'ennemi ; le IVe C. R. devait, être rameuté sur Creil par une marche de nuit ; le 2e C. C. devait soutenir l'attaque à l'aile droite. Il fallut envoyer à la Direction suprême un nouveau compte rendu : " 3 corps d'armée anglais identifiés immédiatement devant la 1re armée. L'armée attaquera demain au delà de Creil-La Ferté-Milon pour être prête à un nouvel emploi après avoir rejeté l'ennemi ". Nous marquions par là que nous attendions une nouvelle directive.

Le coup échoua. Les Anglais s'étaient dérobés en se repliant de bonne heure et ne purent plus être atteints. Il nous aurait fallu rompre pendant la nuit. Or il est manifeste que cela nous était impossible après les performances de marche antérieurement accomplies.

Après s'être reposée le 31, la 2e armée devait le 1er septembre attaquer La Fère avec son aile droite (VIIe C. A. et Xe C. R.) et se porter avec son aile gauche (Xe C. A. et Garde) sur la coupure de la Serre. Dès midi on s'aperçut que La Fère avait été évacuée par l'ennemi. Il ne l'avait par, du tout défendue.

La 2e armée voulut alors se porter en direction générale de Laon au delà de la Serre pendant que le 1er C. C. éclairerait au delà de Soissons sur Château-Thierry-Reims quand à 14 h. 30 arriva un ordre de la Direction suprême : " 3e, 4e et 5e armées engagées dans un dur combat contre des forces supérieures. Aile droite de la 3e armée près Château-Porcien sur l'Aisne. Il est instamment désirable que l'aile gauche de la 2e armée se porte dans cette direction et intervienne si possible encore aujourd'hui avec de la cavalerie. Une division de cavalerie ennemie a été vue à l'ouest de Château-Porcien ". Le colonel-général von Bülow fit converser immédiatement son aile gauche en direction du sud-est pendant que son aile droite devait couvrir le mouvement et s'emparer de Laon le 2 septembre. A 18 h. 15 il reçut de la 3e armée un renseignement disant qu'il n'était pas nécessaire de l'appuyer : " Ennemi en retraite devant la 3e armée. Nous poursuivons à droite jusqu'à Ausonce ". L'aile gauche put à nouveau être redressée vers le sud pour reprendre la poursuite de l'ennemi en retraite en passant à l'ouest et près de Reims. Il était trop tard pour cela. La journée de repos du 31, la perte de temps causée par La Fère, les mouvements imposés à l'armée le 1er septembre par l'intervention de la Direction suprême avaient permis à l'ennemi de prendre une forte avance. Seule la 1re armée aurait peut-être encore pu l'atteindre en flanc.

La 2e armée se mit encore en marche le 1er septembre vers l'Aisne en direction de Soissons-Pontavert après que Laon fut tombé, lui aussi, sans combat ; son intention était de se porter le 2 au delà de la Vesle jusqu'à la ligne Noyant (sud de Soissons)-Poilly (sud-est de Fismes).

D'après l'exposé du colonel-général baron von Hausen l'intervention de la 2e armée pour soutenir la 3e armée ne fut pas demandée par cette dernière, mais ordonnée par la Direction suprême en raison de la situation générale. La 3e armée s'était mise en marche le 30 août vers le sud sur Château Porcien-Rethel-Attigny pour couper la retraite aux forces ennemies qui se repliaient devant la 4e armée. Questionnée sur cette mesure la Direction suprême déclara qu'elle l'approuvait. Les opérations prirent donc d'elles-mêmes, ici aussi, la direction du sud. La 3e armée se heurta les 30 et 31 sur l'Aisne à une forte résistance. Son aile gauche ne parvint pas non plus le 31 à franchir la rivière à Attigny-Semuy.

Le 31 au soir la 3e armée reçut le radio suivant de la Direction suprême : " Il est instamment indiqué que les 3e et 4e armées se portent en avant sans arrêt de concert avec la 5e armée, car cette dernière est engagée dans un dur combat pour franchir la Meuse ".

Les longues négociations que les 3e et 4e armées entamèrent au sujet de l'appui réciproque que devaient se prêter leurs ailes intérieures pour franchir l'Aisne n'aboutirent, comme souvent en pareil cas, à aucun résultat. Il manquait un commandement supérieur.

L'aile droite de la 5e armée ayant entre temps franchi la Meuse, l'avance de la 3e armée ne parut plus si instamment nécessaire. Elle voulut alors donner à ses troupes un jour de repos dont elles avaient un besoin urgent et ne continuer son attaque que le 2 septembre, lorsqu'elle reçut le 1er septembre un télégramme de la Direction suprême disant qu'il était instamment indiqué que " la 3e armée continuât à attaquer en direction du sud sans délai et sans tenir compte d'aucune considération, car le succès de la journée en dépendait ". L'attaque fut alors continuée et l'aile gauche de l'armée franchit également l'Aisne le 1er septembre.

La 4e armée parvint le 1er jusqu'à la ligne Givry-Thénorgues, la 5e armée jusqu'à la ligne Buzancy-Aincreville-Dannevoux, après avoir forcé le passage de la Meuse dans la région de Dun au cours des durs combats des derniers jours. Son aile gauche assurait la couverture face à Verdun, à l'est de la Meuse.

La gène que les places françaises apportèrent à nouveau au cours de ces journées à l'avance de l'armée allemande est à signaler. Givet, petite place de barrage démodée aux superstructures élevées et dont les murailles étaient visibles de loin, capitula le 31 août. La 3e armée avait dû employer la 24e D. R. pour l'attaquer. Le transfert des batteries de siège de Namur à Givet donna lieu à maints frottements. Après deux jours de bombardement la place se rendit. Le 2 septembre la 24e D. R., devenue dès lors disponible, n'était encore arrivée qu'à Rocroi quand elle fut désignée pour attaquer Hirson. Le 3 l'état-major de la 3e armée apprit que la place était déjà tombée sans combat aux mains de la 2e armée. Il en résulta que le 4 septembre la 24e D. R. ne parvint qu'à Chaumont-Porcien alors que la 3e armée, qui ne comptait plus que deux corps d'armée et demi, franchissait déjà la Marne.

L'arrêt que la place de La Fère causa à la 2e armée a déjà été signalé.

 

LA JOURNEE DU 2 SEPTEMBRE.

LA Ire ARMÉE POUSSE SUR CHATEAU-THIERRY CONTRE L'AILE GAUCHE FRANÇAISE

 

L'attaque projetée le 2 septembre par la 1re armée contre les Anglais échoua comme nous l'avons déjà dit.

Le commandement de la 1re armée se rendit à midi à Compiègne. Nous nous installâmes pour travailler dans le superbe château.

Le IIe C. A. se heurta à Senlis à l'ennemi et le refoula. Le 2e C. C. avait appuyé l'attaque. Dans la soirée un combat de rues s'engagea à Senlis. D'après le compte rendu du IIe C. A. les forces ennemies comprenaient une division française, des chasseurs alpins de réserve, des Marocains et à Néry une brigade de cavalerie anglaise. Un compte rendu ultérieur du 3 septembre signala que la division française était la 56e D. R. qui avait été débarquée à Montdidier. Donc une unité nouvelle !

D'après un renseignement d'aviation (parvenu à 12 h. 50) une longue colonne ennemie avait été observée dans la matinée sur le flanc droit de l'armée, en marche sur la route de Beauvais à Gisors (sud-ouest de Beauvais). Les routes conduisant de Beauvais vers le nord-est, le nord et le nord-ouest étaient libres d'ennemis.

Le IVe C. R. atteignit Creil par Clermont et s'y heurta à l'ennemi. A l'aile gauche de l'armée les événements prirent une tournure importante. Le commandant du IXe C. A. avait reconnu de bonne heure dans la matinée du 2 septembre que les Anglais ne pouvaient plus être rejoints. Pendant une halte de deux heures près des Vallées de Nadon (nord de Neuilly-Saint-Front), il reçut un renseignement d'aviation, précis et important (parti de Neuilly-Saint-Front à 8 h. 45 du matin), d'après lequel des colonnes ennemies étaient en retraite de la ligne Braisne-Fismes, en direction du sud vers les ponts de Mont-Saint-Père et Jaulgonne (entre ChâteauThierry et Dormans). Elles étaient évaluées à 3 corps d'armée.

Le commandant du corps d'armée, le général de l'infanterie von Quast, prit la décision d'attaquer ces forces encore au cours de la journée par Château-Thierry et rompit à 13 heures de Neuilly-Saint-Front avec la 18e D. I. pour marcher sur Château-Thierry par Bonnes. La 17e D. I. fut rameutée sur Oulchy-le-Château par Soissons. Le 1er C. C. fut prié d'attaquer l'ennemi sur ses derrières par Fère-en-Tardenois ; le IIIe C. A. fut invité par officier de liaison en automobile, parti de Neuilly-Saint-Front à 12 h. 45 et arrivé à 14 h. 5, à appuyer l'attaque en se portant en direction de Charly-Nogent l'Artaud. Le commandant du IXe C. A. s'efforçait ainsi, par une décision hardie, pleine d'initiative et d'une énergie extrême, d'atteindre un but auquel le commandement de l'armée n'espérait plus parvenir.

Le général von Quast avait d'abord cherché à obtenir auparavant l'assentiment du commandant de la 1re armée et avait envoyé dans ce but un officier d'état-major à Compiègne ; mais par la suite il décida de ne pas attendre son retour pour ne pas perdre de temps. Sur ces entrefaites l'officier d'état-major arriva à Compiègne; le commandement de la 1re armée approuva le projet et lui dicta à 13 h. 45 un ordre prescrivant de porter le corps d'armée en direction de Château-Thierry dans le flanc gauche de l'ennemi. Il n'était que la confirmation de la décision déjà en voie d'exécution.

A 14 heures le commandement tint compte de la situation nouvellement créée en envoyant un ordre d'armée. D'après cet ordre le IVe C. A. devait se porter jusqu'à la Thérouane dans la région Oisserie-Fosse Martin, le IIIe C. A. devait se porter encore au cours de la journée aussi loin que possible en direction de Château-Thierry. Le 2e C. C. devait rester à l'aile droite pour éclairer vers Paris et la Marne en amont de Paris ainsi qu'en direction Pontoise-Beauvais.

 

 

Des renseignements reçus au cours de la journée au sujet des Anglais il résultait que ceux-ci s'étaient repliés derrière la ligne de la Marne entre Meaux et La Ferté-sous-Jouarre. A Meaux de grands bivouacs avaient été observés. Il ne parut plus possible d'atteindre les Anglais. Par contre on avait encore la possibilité d'arrêter les Français au nord de la Marne par une attaque de flanc jusqu'à ce que la 2e armée fût arrivée. Une fois parvenus derrière la Marne ils ne pouvaient plus être atteints.

Le commandement de la 1re armée examina également la possibilité de franchir la Marne approximativement entre La Ferté-sous-Jouarre et Château-Thierry pour rendre plus efficace le coup porté dans le flanc de l'ennemi, mais il rejeta cette idée. Nous n'étions pas assez forts. Le colonel-général von Kluck était, comme mes notes en témoignent, complètement hostile à cette idée.

Un compte rendu détaillé fut adressé à la Direction suprême à 20 heures : " Les avant-gardes de la 1re armée et le corps de cavalerie ont rejeté, les 1er et 2 septembre, des arrière-gardes anglaises au cours de violents combats. Gros des forces se replie sur Dammartin-Meaux. IIe C. A a battu une division d'infanterie française et la division de cavalerie anglaise à l'est dé Senlis. Fortes masses françaises en retraite par Fère-en-Tardenois et à l'est en direction de Château-Thierry-Dormans. IXe C. A. a conversé sur ce point pour saisir le flanc ennemi. IIIe C. A. suit en échelon à l'est de Crouy, résultat encore inconnu. Aviateurs signalent également rassemblements de troupes au sud de la ligne de la Marne La Ferté-Meaux. IVe C. R. région Creil, IIe C. A. est de Senlis, assurent couverture face à Paris. IVe C. A. en liaison à l'est de Nanteuil. Partie du cours de la Marne Château-Thierry-La Ferté libre jusqu'à présent. Tentative de la 1re armée pour franchir la Marne le 3 septembre aurait néanmoins des chances incertaines ".

La 2e armée nous fit savoir à 19 h. 30 que devant elle l'ennemi était en pleine retraite vers le sud derrière la Marne et qu'elle voulait atteindre la Marne le 3 avec ses avant-gardes.

Le IXe C. A. parvint encore le 2 jusqu'à Château-Thierry avec la 18e D. I.; il y arriva à une heure avancée de la soirée et après avoir couvert une double étape ; la 17e D. I. suivit en hâte jusqu'à Oulchy-le-Château. Le IIIe C. A., qui avait l'ordre de se porter encore aussi loin que possible en direction de Château-Thierry, ne put pas exécuter cet ordre à cause de l'heure tardive. Il était passé au repos dans la région de La Ferté Milon. Le IVe C. A. atteignit la région sud-est de Nanteuil-le-Haudouin, le IIe C. A. la région sud de Senlis, le IVe C. R. Creil, le C. C. la région de Nanteuil-le-Haudouin.

A 21 h. 45 l'ordre pour la journée du 3 septembre fut dicté aux officiers de liaison des corps d'armée. Parmi les renseignements reçus il faut encore citer qu'en dehors des colonnes qui s'étaient repliées vers Meaux d'autres colonnes ennemies venant de la direction de Nanteuil-le-Haudouin s'étaient également repliées sur Dammartin. Le IXe C. A. dont on n'avait encore à ce moment-là aucun compte rendu sur les événements qu'il avait traversés, devait continuer le 3 a à attaquer le flanc des forces françaises qui se repliaient devant la 2e armée sur Château-Thierry par Fère-en-Tardenois " ; le IIIe C. A., au sud du IXe, devait prendre la direction de Château-Thierry " pour attaquer l'ennemi au passage de la Marne ". " Si l'ennemi n'est pas atteint, les deux corps évacueront vers l'ouest la route Soissons-Château-Thierry, route de marche de l'aile droite de la 2e armée ". Le IVe C. A., couvrant son flanc droit face à Paris, devait se porter dans la région de Crouy. Le IIe C. A. devait glisser vers la gauche sur Nanteuil-le-Haudouin, le IVe C. R. devait le suivre vers la région est de Senlis. Le corps de cavalerie restait dans la région de Nanteuil-le-Haudouin. Un jour de repos était devenu indispensable pour la cavalerie.

La situation et les intentions du commandement furent expliquées aux officiers de liaison des corps d'armées. Il leur fut dit que le lendemain on ferait encore une tentative pour amener les forces ennemies qui se repliaient devant la 2e armée à s'arrêter en les attaquant en flanc avec l'aile gauche de l'armée pendant que le centre et l'aile droite prendraient leurs dispositions pour assurer la couverture face à Paris-Meaux : " Un passage de la Marne n'est pas vraisemblable et ne sera envisagé que dans des circonstances particulièrement favorables, par exemple si sous une forte pression de la 2e armée les Français passent la Marne en grand désordre et si nous pouvons en même temps nous emparer des passages ".

La 2e armée avait continué le 2 septembre son mouvement en avant et s'était portée au delà de la Vesle jusqu'à la région Noyant-Cuiry House-Chéry-Poilly. Q. G. de l'armée à Fismes.

La 3e armée, marchant vers le sud, atteignit en combattant la ligne Isles-Nauroy-Saint Soupplet-Sainte Marie à Py. Elle avait fait des observations importantes qui ne furent pas connues cependant du commandement de la 1re armée. Devant elle l'ennemi était en pleine retraite vers le sud. Des embarquements de troupes avaient lieu dans les gares de Suippes, Somme-Tourbe, Cuperly, etc... L'ennemi retirait donc des forces de son front et les transportait, semblait-il, par Châlons-sur-Marne et Arcis-sur-Aube, en se couvrant par des arrière-gardes. La Direction suprême tenant pour " vraisemblables des tentatives de retraite de l'ennemi vers le sud-ouest ", invita la 4e et surtout la 3e armée à se porter énergiquement en direction générale du sud (radio du 2 septembre, 4 h. 40).

Le 3 septembre la 2e armée voulait " continuer la poursuite de toutes ses forces. Il s'agissait pour elle, en talonnant sans répit l'ennemi qui semblait déjà fortement ébranlé, d'accentuer sa dissolution. Les grandes quantités d'objets d'équipement et de munitions abandonnées le long des routes de marche et dans les positions de batteries évacuées furent considérées avec raison comme des indices de cette dissolution " (von Bülow, ouv. cit., page 49). La Direction suprême approuva ce projet et ajouta : " Gagner la rive sud de la Marne ".

Si a 1re armée ne parvint plus le 3 septembre à accrocher l'ennemi en flanc, la 2e armée, elle, ne put plus l'empêcher de franchir la Marne parce qu'elle était trop loin de lui. Derrière cette coupure il fut facile aux Français de se débarrasser de leurs poursuivants.

La 4e armée parvint le 2 septembre jusqu'à Somme Py-Manre-Séchault-Autry ;l'ennemi était en retraite sur Châlons, Sainte-Menehould et Clermont.

La 5e armée rencontra, elle aussi, une forte résistance après avoir passé la Meuse. Sa situation n'était pas facile, car son mouvement s'effectuait à travers la région difficile de l'Argonne, avec Verdun et les forts de Meuse dans son flanc. Elle fut par suite obligée de se couvrir face à Verdun au cours de sa marche ultérieure. Sur la rive droite de la Meuse le Ve C. A. préparait une attaque contre les forts de Troyon et des Paroches pendant que la réserve générale de Metz prenait à son compte la couverture face à Toul-Nancy.

 

L'ORDRE DE LA DIRECTION SUPREME DU 2 SEPTEMBRE.

CONVERSION VERS LE SUD-EST

 

Dans la nuit dit 2 au 3 septembre l'ordre suivant de la Direction suprême, lourd de conséquences, arriva à Compiègne : " Intention de la Direction suprême est de refouler les Français en direction du sud-est en les coupant de Paris. La 1re armée suivra la 2e en échelon et assurera en outre la protection du flanc droit des armées ". Un autre radio de là Direction suprême disait : " Il est désirable que la cavalerie d'armée se montre devant Paris et détruise toutes les voies ferrées conduisant à la capitale ".

L'exposé qui a été fait jusqu'à présent a montré comment le large mouvement enveloppant de l'aile droite de l'armée allemande s'était transformé pas à pas en une conversion en direction du sud jusqu'en cette journée du 2 septembre où l'ordre de la Direction suprême prescrivant de converser en direction du sud-est fut donné. L'ennemi se maintenait toujours sur la Haute-Moselle. Au début de septembre la Direction suprême s'était décidée à continuer l'attaque en direction de Nancy-Bayon pour percer ou tout au moins pour accrocher l'ennemi. Sur tout le reste du front les armées avançaient victorieusement. Aucun renseignement certain ne signalait de déplacements de forces ennemies importants. Les observations faites par la 3e armée le 2 septembre n'étaient pas encore connues. Quant aux forces ennemies qui s'étaient montrées jusqu'alors dans le flanc droit de la 1re armée, la Direction suprême était parfaitement renseignée à leur sujet par nos comptes rendus. Elle estima que pour faire face à ces forces ainsi qu'à la place de Paris il était suffisant d'échelonner la 1re armée.

Mais la Direction suprême savait que la 1re armée était en avant de la 2e, bien que notre compte rendu du 2 au soir ne lui fût pas encore parvenu. La 2e armée était restée en effet au repos le 31 et s'était portée le 1er vers l'Aisne alors qu'à cette même date la 1re armée, elle, était déjà parvenue à Crépy-en-Valois et Villers-Cotterêts et que d'après son compte rendu elle voulait attaquer le 2 par Creil-La Ferté Milon. La Direction suprême n'aurait donc pas dû ordonner: " la 1re armée suivra en échelon ", mais " la 1re armée s'arrêtera, assurera la couverture face à Paris et suivra ultérieurement en échelon ".

Le plan de la Direction suprême s'est montré erroné. On espérait envelopper et encercler l'ennemi non seulement par la droite, mais aussi par la gauche au delà de la Haute-Moselle. L'aile droite se révéla trop faible, la couverture face à Paris fut insuffisante, l'aile gauche ne put pas franchir la Moselle.

A la même époque Joffre s'était décidé à soustraire l'armée française à l'enveloppement qui la menaçait en la repliant vers le sud derrière la Seine et derrière l'Aube tout en renforçant dans la région de Paris la 6e armée de nouvelle formation. L'offensive devait être reprise au moment favorable.

On en viendra par la suite, après avoir eu connaissance des événements, à la conception que l'armée allemande aurait dû s'arrêter sur la Marne pour regrouper ses forces et renforcer son aile droite aux dépens de son aile gauche. Certes cela aurait demandé du temps ; l'ennemi pouvait déplacer ses forces plus rapidement que nous; la continuation des opérations n'aurait pas été facile et nous n'aurions plus pu obtenir une décision rapide. Mais même si notre offensive avait été arrêtée, notre situation serait devenue incomparablement meilleure que celle qui est survenue dans la réalité. Si nous étions parvenus à nous maintenir sur la Marne face à Paris et sur la Basse-Seine, nous aurions eu une position beaucoup plus courte et beaucoup plus menaçante pour l'ennemi que la ligne sur laquelle nous sommes restés jusqu'en 1918, ligne partant de Soissons, passant devant Lille et s'étendant jusqu'à la côte près de Nieuport. Avant tout les ports de la côte auraient été entre nos mains.

 

LA JOURNÉE DU 3 SEPTEMBRE.

LA 1re ARMÉE FRANCHIT LA MARNE. LES 2e ET 3e ARMÉE ATTEIGNENT LA MARNE

 

Le 3 septembre au matin le commandement de la 1re armée se rendit de Compiègne à La Ferté Milon. Il y trouva la nouvelle surprenante que le IXe C. A. s'était emparé la veille au soir des ponts de Chézy-sur-Marne et de Château-Thierry et que, aujourd'hui 3, il voulait se porter à l'attaque au delà de la Marne. L'attaque de Château-Thierry avait complètement surpris l'ennemi. Le IXe C. A. s'y était heurté, le 2 au soir, à une colonne d'infanterie française qui marchait vers ce point sans s'attendre à rien et en chantant.

Il résultait des comptes rendus d'aviation reçus qu'à midi des colonnes ennemies se repliaient de part et d'autre de la Marne, de Meaux vers le sud, et que des éléments semblaient également prendre la direction de Coulommiers. A 10 heures du matin un combat avait été observé sur les hauteurs au sud-est de Château-Thierry et des éléments appartenant à nos propres troupes semblaient traverser cette ville. Au sud du champ de bataille la route de ChâteauThierry à Montmirail était libre d'ennemis. A 10 h. 30 de gros bivouacs avaient été vus au sud et au sud-est de Montmirail. De fortes colonnes étaient en marche de Montmirail sur Montenils. Sur les routes de Mézy à Condé-en-Brie et de Condé à Artonges et Verdon de fortes colonnes avaient été également observées. Le pont de Mézy n'était pas détruit, celui de Dormans avait sauté à 10 h. 50.

Le IXe C. A. avait agi de sa propre initiative. Fallait-il le replier ou l'armée devait-elle le suivre ? Le commandant de l'armée se décida, non sans éprouver de scrupules, à cette dernière solution. A 13 heures l'ordre d'armée fut envoyé. Au reçu du renseignement du IXe C. A. annonçant qu'il allait attaquer au-delà de la Marne par Château-Thierry, la IIIe C. A. avait obliqué dans la matinée sur Charly et Nogent l'Artaud. Il devait pousser désormais au delà de la Marne par Villeneuve (est de Rebais pendant que le IVe C. A., marchant en direction de La Ferté-sous-Jouarre, se porterait jusqu'à la Marne, s'emparerait des ponts, pousserait des avant-gardes au delà de la rivière et assurerait la couverture face à Coulommiers. Les IIe C. A., IVe C. R. et 2e C. C. restaient face à Paris.

Les renseignements reçus dans l'après-midi indiquèrent que devant le IIe C. A. et le IVe C. R. l'ennemi se repliait sur Paris. Une brigade renforcée environ était signalée en marche sur Dammartin par Nanteuil-le-Haudouin. Une division venant du nord-ouest serait arrivée dans l'après-midi à Précy (sud-ouest de Creil).

Le chef d'état-major du corps de cavalerie rendit compte que le repos qui avait été donné aux troupes avait produit un bon effet et que le corps de cavalerie pourrait reprendre son mouvement le lendemain ; seule la 4e D. C., qui avait fortement souffert le 1er septembre, n'était pas encore tout à fait rassemblée.

Au cours de la journée le IXe C. A. refoula l'ennemi dans la direction du sud-est et stationna dans la soirée sur les hauteurs conquises au nord de Courboin. Les IIIe et IVe C. A. atteignirent la Marne dans la région de Charly et de La Ferté-sous-Jouarre pendant que le IIe C. A., le IVe C. R. et le 2e C. C. restaient au nord de la Marne dans la région de Nanteuil-le-Haudouin face à Paris. L'armée était certes fortement échelonnée sur elle-même vers la droite, mais par rapport à la 2e armée elle était, comme le remarque le général-feldmaréchal von Bülow, échelonnée en avant, tout au moins avec son aile gauche, au lieu de l'être en arrière.

Le colonel-général von Kluck ordonna à 21 h. 45 que la marche au delà de la Marne serait continuée le 4 pour refouler les Français vers l'est. Les forces anglaises que l'on pouvait rencontrer devaient être bousculées. Le IXe C. A. reçut pour direction de marche Montmirail, le IIIe C. A. Saint-Barthélémy et Montolivet, le IVe C. A. Rebais. Le IIe C. A. fut également rapproché et devait atteindre la région est de Meaux avec ses avant-gardes. La couverture du flanc droit face à Paris resta confiée au IVe C. R. dans la région de Nanteuil-le-Haudouin. La 4e D. C. fut placée sous ses ordres tandis que le 2e C. C. devait marcher sur La Ferté-sous-Jouarre avec ses deux autres divisions. Quant an 1er C. C. on savait qu'il devait se porter le 4 de Château-Thierry sur Montmirail.

La 1re armée adressa ce jour-là deux comptes rendus à la Direction suprême, le premier dans l'après-midi, quand la décision eut été prise de suivre le IXe C. A. au delà de la Marne avec l'armée : " 1re armée refoule les Français avec son aile gauche et franchit la Marne à Château-Thierry et à l'ouest ; elle pousse son centre sur La Ferté-sous-Jouarre et couvre le flanc droit dans la région de Nanteuil avec le IIe C. et le IVe C. R. Indices de dissolution chez certains éléments ennemis : seront exploités dans la mesure du possible ". A 22 h. 30 un second compte rendu fut envoyé : a 1re armée a franchi le 3.9 la ligne de la Marne La Ferté-Château-Thierry avec ses éléments de tête ; les Français conversaient vers leur aile est. Anglais au nord de Coulommiers. 1re armée continuera le 4 son mouvement par Rebais-Montmirail ". L'indication concernant la conversion des Français se rapportait au fait que le IXe C. A. s'était heurté au sud de Château-Thierry à des forces puissantes.

La Direction suprême ne prit pas position au cours des journées suivantes sur les intentions annoncées par 1a 1re armée. On admit qu'elle les approuvait.

La 2e armée nous transmit le 3 septembre au soir le renseignement suivant : " L'armée a talonné aujourd'hui l'ennemi jusqu'au delà de la Marne. L'ennemi reflue aussi au sud de la rivière en pleine dissolution. Ponts de la Marne en partie détruits ". L'opinion que la 2e armée avait déjà acquise le 2 sur l'ennemi se trouvait ainsi exprimée encore plus nettement le 3. La 2e armée atteignit la Marne le 3 entre Château-Thierry et Binson, mais elle ne put plus rejoindre l'ennemi. Dans son ordre d'armée du 3 au soir il était dit : " Ennemi en retraite désordonnée en direction du sud et du sud-est, également au delà de la Marne. Seuls des éléments tiennent encore ce soir devant le Xe C. A. L'armée va continuer sa poursuite au delà de la Marne ".

La 3e armée qui s'était portée ce jour-là vers la Marne en direction de Tours-Châlons pour s'emparer des passages avec des avant-gardes ne put pas franchir la rivière. Elle se heurta à une forte résistance et stationna en fin de journée au nord de Tours-Châlons, approximativement sur la ligne Bouzy-Cuperly. Ce ne /ut que le 4 qu'elle put franchir la Marne. La 23e D. R. avait dû être laissée en arrière pour assurer la couverture face au front est de Reims. Elle s'empara des ouvrages de ce front sans combat, mais elle fut cependant retenue pendant une journée entière. Le commandement de la 3e armée eut l'impression que l'ennemi se repliait devant son front, mais qu'il déplaçait des forces importantes sur la rive gauche de la Marne de Châlons vers l'ouest. Un trafic intense fut observé sur les voies ferrées en direction de l'ouest et du sud. Naturellement ces observations n'étaient pas encore connues de la 1re armée.

La 4e armée prit la direction de Vitry-le-François-Revigny et atteignit le 3 septembre la région de la Cheppe avec son aile droite.

L'aile droite de la 5e armée parvint jusqu'à Varennes-Montfaucon. Après les combats incessants des deux dernières semaines l'armée voulait donner un jour de repos à ses troupes le 4, mais elle reçut le 3 l'ordre suivant de la Direction suprême : " Situation générale, en particulier aux 6e et 7e armées, exige instamment que la 5e armée continue à avancer dès le 4 septembre en direction du sud en investissant également le front ouest de Verdun. Un arrêt de la 5e armée le 4 septembre troublerait sérieusement l'unité de l'ensemble des opérations ".

 

APPRÉCIATION SUR LA DÉCISION DE LA 1re ARMÉE DE PASSER LA MARNE

 

Les considérations envisagées avaient amené dès le 1er septembre le commandement de la 1re armée à l'idée que les opérations ne pouvaient plus être continuées dans la forme jusqu'alors suivie. C'était à nouveau une place forte qui s'opposait au mouvement en avant de l'armée en le gênant et le rétrécissant : la place gigantesque de Paris. Précédemment on avait constaté qu'il était impossible de la contourner par l'ouest par la Basse-Seine. Maintenant notre aile droite se heurtait à elle directement.

L'importance de Paris ne résidait pas surtout dans ses fortifications ; elles gênaient il est vrai nos mouvements, mais du fait de leur faible puissance et de leur médiocre armement elles n'avaient pas grande force de résistance. Mais Paris était le núud où convergeait le réseau ferré français. Il était facile d'y rassembler au sud, à l'ouest et au nord, des masses de troupes puissantes, à proximité menaçante de notre flanc.

C'est pour ces motifs que la 1re armée avait cru, le 1er septembre, devoir marquer un temps d'arrêt. Ce ne fut que le 2 septembre quand la perspective s'offrit de frapper en flanc les troupes françaises en retraite que le commandant de la 1re armée se décida à continuer son mouvement en avant,. mais jusqu'à la Marne seulement. Alors arriva dans la nuit du 2 au 3 l'ordre de la Direction suprême d'après lequel les armées d'aile droite devaient cependant franchir la Marne. Le bref radio de la Direction suprême ne donnait aucune indication ni sur les motifs de cet ordre, ni sur la situation générale. Nous cherchâmes à nous en faire nous-mêmes une idée. Nous pensâmes que l'ennemi battu était en retraite sur tout le front et que notre armée s'avançait sans doute contre son flanc droit au delà de la Moselle. L'armée ennemie pouvait donc être encerclée, si on parvenait à envelopper également son aile gauche.

Il fallait par suite la refouler vers le sud-est. Or seule la 1re armée était en état de le faire, car en admettant même qu'elle atteignit l'ennemi la 2e armée ne pouvait le rencontrer que de front. Mais d'après l'ordre de la Direction suprême 1re armée devait suivre la 2e en échelon. Pour cela il lui aurait fallu s'arrêter pendant 2 à 3 jours afin de laisser la 2e armée prendre les devants. Mais il aurait été dès lors impossible de refouler les Français vers le sud-est et toute l'opération aurait été appelée à échouer.

Or le IXe C. A. avait déjà franchi la Marne dès le 3 de son propre mouvement et avait obligé l'aile gauche française à combattre. D'après le renseignement transmis par la 2e armée l'ennemi refluait en pleine dissolution. Est-ce que la 1re armée ne devait pas profiter de sa situation en échelon avancé ? Devions-nous négliger la dernière occasion d'atteindre l'ennemi, laisser échapper le prix de nos efforts indicibles ?

Mais en passant la Marne l'armé, allait à l'encontre de la lettre de l'ordre de la Direction suprême. Elle le savait parfaitement. Le flanc droit devait être couvert face à Paris par son propre échelonnement. C'était là une mesure qui pouvait être suffisante contre les forces ennemies battues sur la Somme et sur l'Avre. De la part des Anglais il n'y avait guère à craindre d'offensive. Il restait encore néanmoins un danger dans le flanc droit. Nous en primes notre parti pour tendre vers un grand but qu'il nous semblait possible d'atteindre.

C'était une décision hardie que celle à laquelle le commandant de l'armée s'était décidé. Les dés étaient jetés, le Rubicon fut franchi.

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