INTRODUCTION A LA PREMIÉRE BATAILLE DE LA MARNE

Prélude à la mêlée

Depuis l'alliance franco-russe l'état-major allemand s'était préparé à une guerre sur deux fronts, à l'Est contre la Russie à l'Ouest contre la France. L'économie allemande ne pouvant soutenir un conflit de longue durée, l'essentiel des forces du Reich devait être tourné contre la France. L'armée française pouvait être battue en six semaines, avant l'entrée en ligne des armées russes, lentes à se mobiliser et contre lesquelles on se retournerait ensuite. C'était, pensait-on à Berlin, "question de vitesse et de force brutale".

De cette idée découle le plan d'opérations conçu en 1905 par le chef d'état-major de l'époque, le général von Schlieffen.

Le "plan Schlieffen" qui reposait sur une grandiose stratégie de l'enveloppement avait été sensiblement modifié par le nouveau commandant en chef, le général von Moltke, le neveu du vainqueur de 1870, bon théoricien mais caractère timoré, enclin à laisser la bride sur le cou à ses commandants d'armées. Contrairement aux recommandations expresses de Schlieffen, Moltke avait diminué l'effectif de la masse de manúuvre allemande, l'"aile marchante". Cette aile droite, forte d'une soixantaine de divisions, traversant la Belgique par surprise envelopperait les armées françaises d'un gigantesque mouvement en coup de faux et les contraindrait à la capitulation, l'action de l'aile gauche renforcée assurant l'encerclement complet.

Du côté français, bien que la doctrine militaire fût résolument offensive, il n'était pas question, pour des raisons politiques, de porter atteinte à la neutralité belge, en dépit des soupçons que l'on eut sur les intentions allemandes.

 

Une retraite stratégique

La nécessité imposait à Joffre de regrouper ses forces désunies par une série de combats locaux, tout en présentant aux Allemands un front incurvé, dispositif propice à une manúuvre d'enveloppement qu'il ne désespère pas de tenter. De là les instructions qu'il signe dans la nuit du 25 août : "Les armées de droite (1ère et 2ème) continueront à barrer la route à la gauche ennemie. Les armées du centre et de gauche (3ème, 4ème et 5ème) et le corps britannique rétrograderont jusqu'à la ligne générale Verdun-Laon-La Fère-haute vallée de la Somme, en liant leurs mouvements et en retardant l'avance de l'ennemi par des contre-attaques courtes et violentes dont le principal élément sera l'artillerie. A la gauche et en arrière de l'armée anglaise, un nouveau groupement de forces destiné à prendre l'offensive en direction Saint Pol-Arras ou Arras-Bapaume, se réunira du 27 août au 2 septembre, soit au Nord d'Amiens, soit au Sud, à l'abri de la Somme".

Ainsi Joffre imagine de répliquer au débordement allemand par un débordement encore plus ample. A cet effet, il prend toute une série de mesures. Les unités chargées de retarder au maximum la poussée allemande ne devront à aucun prix se laisser accrocher. Le groupement de forces prévu à l'aile gauche - la 6ème armée, confiée au général Maunoury - se voit assigner une double mission : endiguer le déferlement des masses gris vert, puis, le moment venu, les contre-attaquer de flanc. Enfin, pour rétablir l'équilibre numérique, Joffre déplace vers l'Ouest le centre de gravité de ses armées. Grâce à une habile utilisation du réseau ferré, ce sont 245.000 hommes, prélevés en Alsace et en Lorraine où les Allemands paraissent arrêtés, qui seront acheminées en Picardie, Ile-de-France et Champagne. Dès le 26 août, la 6ème armée qui commence à se rassembler sur la ligne de la Somme donne le signal du redressement.

C'est à ce moment que Moltke, jugeant la partie gagnée sur le front occidental, s'inquiète des mauvaises nouvelles venues de Prusse orientale et ordonne le transfert de six corps d'armée sur le front russe. En fait, deux corps seulement y seront envoyés, mais leur absence se fera lourdement sentir lors des combats décisifs livrés sur la Marne par la IIème et la IIIème armées.

Le 26 août, Kluck (1ère armée) affronte les Anglais au Cateau. Il ne réussit pas à les envelopper mais leur inflige de si lourdes pertes que le maréchal French décide de se replier rapidement vers le Sud-Est, sur La Fère. Ce recul précipité laisse la voie libre à Kluck et expose dangereusement les 6ème et 5ème armées françaises. Jusqu'au 6 septembre, les Anglais resteront dans une prudente expectative. Décidément tout semblait réussir, aux Allemands dont la IVème armée passe la Meuse vers Sedan le 26 et le 27 août !

 

La chance tourne

Ce même 27 août, Moltke ordonne à ses commandants d'armée de "marcher sur Paris". "L'essentiel pour les armées allemandes est de marcher sur Paris, de ne pas laisser de répit aux armées françaises, d'empêcher toute nouvelle organisation de forces et d'enlever au pays la plus grande partie de ses moyens de lutte". A cet effet, la lère armée (Kluck) marchant à l'Ouest de l'Oise gardera le flanc droit des armées, la IIème enlèvera Maubeuge, Laon, La Fère et continuera sur Paris, la IIIème axée sur Château-Thierry prêtera main forte à ses voisines, la IVème marchera Sur Épernay, la VIème et la VIIème empêcheront l'irruption des Français en Lorraine et en basse Alsace. Ces prescriptions sont conformes au plan Schlieffen, mais la phrase finale de la directive prévoit - (il est important de le souligner) que des résistances françaises peuvent obliger à redresser la marche du Sud-Ouest en Sud. C'est bien ce qu'il allait se produire, au détriment des envahisseurs.

Le 29 août, la vigoureuse contre-attaque de la 5ème armée (Lanrezac) à Guise brise l'élan de la IIème armée (Bülow).

De ce fait, la Ière armée se trouve placée en flèche et Kluck, son chef, stratège impétueux et passablement présomptueux, décide le 31 août d'infléchir sa marche vers le Sud-Est, dans l'espoir de déborder les Anglais et les Français de la 5ème armée. Lançant ses troupes à marche forcée, il atteint le 1er septembre Crépy-en-Valois et Villers-Cotterêt, prêt, semble-t-il, à attaquer Paris dont ses avant-gardes ne sont qu'à quelques dizaines de kilomètres. Mais le 5 septembre au matin Kluck reçoit, à La Ferté Milon, un message radio que Moltke lui envoie ainsi qu'à Bülow : "L'intention de la Direction Suprême est de refouler les Français en direction du Sud-Est en les coupant de Paris. La Ière armée suivra la IIème en échelon et assurera en outre la couverture du flanc des armées". La décision qu'allait prendre Kluck au reçu de cet ordre est capitale, mais cela on ne le saura que plus tard. Estimant que les directives antérieures lui donnent le droit d'enfreindre l'ordre reçu, au lieu d'arrêter sa marche vers le Sud-Est, il l'accélère. Le sort en est jeté : ses divisions franchissent la Marne à Château-Thierry et à l'Ouest. Dès lors, non seulement il ne protège plus le flanc droit allemand mais il gêne la progression de l'armée Bülow qui le suit. La faute est grave, mais on ne voit pas comment Kluck pouvait respecter les instructions de Moltke. En avance d'une étape sur Bülow, il lui fallait pour l'attendre s'immobiliser pendant deux jours, ce qui aurait laissé le temps aux Anglais et aux Français de se ressaisir.

 

L'heure de Gallieni et de Joffre

C'est le glissement vers le Sud-Est des armées allemandes qui va donner à Joffre l'occasion patiemment attendue d'une contre-offensive victorieuse. Encore fallait-il qu'il connût, avec une certitude suffisante, les mouvements de l'envahisseur. Or, le 2 septembre l'état-major, mal renseigné, est encore persuadé que les Allemands marchent sur Paris. C'est pourquoi le gouvernement quitte la capitale où le général Gallieni, nommé le 26 août gouverneur du camp retranché, s'apprête à soutenir un siège, comme en 1870 ! Pourtant le changement d'orientation des armées allemandes a été discerné dès le 31 août par une reconnaissance de cavaliers, puis confirmé par les comptes-rendus de missions d'observation d'aviateurs anglais et français de la 6ème armée. Il faut attendre le 3 septembre pour que ces précieux renseignements soient pris en considération par des officiers de l'entourage de Gallieni. Le mérite du gouverneur de Paris, c'est d'avoir vite compris, malgré les doutes qui l'assaillent ("je n'ose y croire, ce serait trop beau ! "), le parti que l'on pouvait tirer d'une attaque menée depuis le camp retranché contre les colonnes allemandes en marche.

Dès le 4 septembre, avant d'en référer à Joffre étant donné l'urgence de l'action, Gallieni ordonne à la 6ème armée (Maunoury) de marcher sur le flanc droit de Kluck au nord de Meaux. Il est désormais établi qu'au même moment, les renseignements lui étant parvenus à son Quartier Général de Bar-sur-Aube, Joffre eut la même idée et comprit qu'il fallait "profiter de l'occasion". Aussi approuvera-t-il entièrement le projet de Gallieni que vint lui exposer un officier de liaison. Il est donc quelque peu vain de disputer des mérites respectifs des deux chefs. Joffre dira plus tard, non sans humour : "Je ne sais pas qui a gagné la bataille de la Marne. Mais si elle avait été perdue, ce serait moi le responsable". Bref, Joffre décide que l'on se battra sur la Marne. Mais que feront les Anglais dont le concours est indispensable ? Et les troupes harassées par quinze jours de retraite seront-elles en état de reprendre l'offensive ? Enfin quelle date fixer pour le jour J. ? Joffre hésite, envisage le 7, puis, sur l'avis de Franchet d'Esperey (successeur de Lanrezac à la tête de la 5ème armée) et après un ultime coup de téléphone de Gallieni, il avance la date au 6 septembre. Aussitôt il rédige et signe les dispositions générales en vue de la bataille prochaine.

Dès le 5 septembre, la 6ème armée devra faire mouvement sur la rive nord de la Marne en direction de Meaux pour être prête à attaquer le 6 en même temps que l'armée anglaise placée à sa droite. A Gallieni venu s'enquérir le 4 des intentions anglaises, l'état-major de French, siégeant au collège J. Amyot de Melun, avait donné une réponse évasive. Au dernier moment le maréchal French paraissait hésiter. L'abstention des Britanniques aurait compromis les chances de succès du plan français. Aussi Joffre se rend-il, en personne, au Q.G. du maréchal French au château de Vaux-le-Pénil, près de Melun. L'entrevue fut émouvante, mais il fallut toute l'insistance de Joffre pour obtenir l'accord du général en chef anglais. Après quoi, Joffre regagne son nouveau QG à Châtillon-sur-Seine, d'où il dirigera sa bataille.

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