LA CHUTE DE MAUBEUGE EN SEPTEMBRE 1914, VUE PAR LE GENERAL PALAT

SIÈGE DE MAUBEUGE

 

La place de Maubeuge. - Améliorations réalisées. - Le Gouverneur. - La garnison. - Apparition de l'ennemi. - Premières sorties. Le bombardement. - Attaque d'infanterie. - L'enceinte extérieure forcée. - La capitulation.

I

La place de Maubeuge est située sur la Sambre, en amont de Charleroi et à proximité de la frontière franco-belge. Elle commande la grande voie internationale de Paris à Cologne, ainsi que les routes et les voies ferrées qui conduisent de Bruxelles à Paris. L'important carrefour de Bavai, où convergeaient sept voies romaines et où se réunissent encore un grand nombre de routes et de chemins, est à proximité immédiate. Pour une armée entrant de Belgique en France, elle présente un intérêt capital en ce qu'elle barre la principale des voies d'invasion, celle qui, de la Sambre, conduit à Paris par l'Oise.

Les fortifications de Maubeuge comprennent en premier lieu une enceinte bastionnée datant de Vauban, dominée de toute part et décrivant sur les deux rives un cercle de 500 à 600 mètres de diamètre. Puis vient une ceinture d'ouvrages détachés mesurant environ 32 kilo mètres de circonférence, c'est-à-dire embrassant un territoire relativement peu étendu. Parmi eux on distingue tout d'abord six forts construits avant l'adoption des obus à poudre brisante, les Sarts, Boussois, Cerfontaine, le Bourdiau Hautmont et Leveau. Ils sont d'un type démodé, à cavalier ou à massif central. Six ouvrages intermédiaires, Bersillies, La Salmagne, Ferrière-la-Petite, Gréveaux, Feignies et Hérifontaine, ont été construits en 1894-1895, sous la forme d'un trapèze aplati avec gorge bastionnée. Chacun contient trois abris bétonnés, un parapet d'infanterie et, sur chaque flanc, deux pièces de 90 à air libre pour flanquement. L'obstacle est constitué par un fossé avec escarpe à terre coulante, grille et contrescarpe pour trois d'entre eux, coffres de contrescarpe pour les autres. Ils ne renferment pas de cuisines, pas de casernement, pas d'eau autre que celle de puits.

Un retranchement de 800 à 900 mètres de longueur, appelé batteries de Rocq et situé au nord-est, sur la rive droite de la Sambre, est sans valeur défensive, sans abri sérieux.

Boussois et Cerfontaine, sur le front est, ont une tourelle en fonte dure pour 155. Le fort du Bourdiau, seul, au sud, comporte une carapace de béton destinée à résister aux obus brisants. Le poste du gouverneur de Maubeuge n'est même pas à l'abri. Il est installé au premier étage d'une casemate de la Porte de France, sous un terrassement à la Vauban, incapable de résister à un obus lourd. La loi de 1899 classait Maubeuge en deuxième catégorie : ouvrages à maintenir dans leur état actuel sans amélioration. En 1907, les idées avaient légèrement évolué. Sur les instances de plusieurs généraux, dont le commandant du Ier corps, Lebon, le ministre accordait 200:000 francs pour améliorer cette place. En 1908, nouvelle allocation, encore plus insignifiante, 100.000 francs. La, même année, à la suite d'une inspection du général en chef désigné, de Lacroix, la commission des places fortes établissait un programme de travaux atteignant 8.500.000 francs (novembre). Ce total fut réduit à 3.323.000 francs par dépêche ministérielle du 3 juin 1910. Les crédits concédés devaient s'appliquer a l'achèvement des améliorations du Bourdiau par la construction d'une contrescarpe en béton avec coffres; à l'adjonction d'une tourelle de 75 et de deux tourelles de mitrailleuses à chacun des forts du Bourdiau et du Hautmont à la construction d'un ouvrage au Fagnet (2.300.000 francs) pour fermer la brèche de quatre kilomètres entre le fort de Boussois et l'ouvrage de La Salmagne; à l'établissement de réseaux de fils de fer autour de tous les ouvrages permanents.

Les travaux prévus aux forts du Bourdiau, des Sarts, de Leveau, d'Hautmont furent exécutés, sauf la tourelle de 75 du Bourdiau, mais on ne commença même pas ceux du Fagnet; on ne tendit aucun réseau, sauf autour de Bersillies.

En 1911, 1912, 1913, la Commission de défense de Maubeuge ne cessait de signaler au ministre ,l'insuffisance du programme de 1910. Avec toute raison, on faisait remarquer que, sauf le Bourdiau, les anciens forts étaient sans valeur, faute d'abris à l'épreuve; le flanquement de leurs fossés par des caponnières pouvait être ruiné à grande distance. Quant à l'action réciproque des forts et des ouvrages, elle était insuffisante en raison de l'intervalle allant jusqu'à quatre kilomètres et battu seulement par deux pièces de 90 à l'air libre, destinées à être neutralisées dès le début.

Les six ouvrages intermédiaires possédaient des abris bétonnés, mais si exigus que l'on n'y tenait qu'assis. Sous un bombardement de quelque intensité, la garnison ne pourrait ni être relevée, ni se reposer. En dehors de cinq batteries de crête inutilisables, les cinquante batteries prévues pour la mobilisation devraient être créées de toutes pièces, ainsi que les magasins de secteur, les dépôts intermédiaires de munitions, le réseau de tir de l'artillerie, le réseau du commandement, les voies ferrées reliant les batteries et les dépôts, etc.

Néanmoins, le général en chef désigné, Joffre, venait inspecter Maubeuge en 1912 et rendait compte dans son rapport que " l'état actuel de la place lui permettrait de remplir sa mission " , et que, dès la fin de 1913, " sa. situation générale pourrait être considérée comme satisfaisante " (Rapport Demange).

Ce n'était pas l'avis de Gallieni, qui commandait alors la 5e armée destinée à opérer dans la région de la Meuse. Au début de 1914 il signalait la nécessité de renforcer Maubeuge, sans convaincre l'Etat-Major de l'armée (Mémoire du général Gallieni, p. 8) . Le plan de défense de la place, daté du 20 avril, portait : " Maubeuge paraît incapable de remplir le rôle, même restreint, qui lui est dévolu " (Procès de Maubeuge, déposition du lieutenant-colonel Georges Lévy.) .

Le 10 novembre 1913, la Commission de défense établit un programme d'ensemble dont le coût se monterait à environ 15 millions. Le prédécesseur du général Fournier général Désaleux, l'adressait au ministre le 5 décembre, faisant ressortir que, même les travaux exécutés, l'organisation de la place présenterait les plus grosses lacunes. Ces propositions, furent mal accueillies à l'Etat-Major de l'armée, qui ne croyait pas à l'offensive allemande par la Belgique.

Le 15 février 1914, le ministère répondait (direction du génie et Ier bureau de l'Etat-Major de l'armée) : " Ces propositions paraissent judicieuses, mais elles ne pourront être utilement examinées qu'après l'achèvement des grandes places de l'Est ". Obstinément on fermait les yeux devant le danger menaçant au Nord.

Le 3 juin 1910, le ministre avait défini le rôle éventuel de Maubeuge comme il suit :

" 1 L'hypothèse d'un siège régulier. . . ne doit pas être envisagée; " 2 Maubeuge doit pouvoir résister à des troupes nombreuses pourvues d'artillerie lourde de campagne (on ne parle pas d'artillerie de siège);

" 3 Il n'y a pas de raison pour que cette résistance isolée se prolonge ,(Rapport Demange; commandant Cassou, Le siège de Maubeuge, Revue de Paris du 15 juillet 1918, p. 255.) . "

Ces illusions semblent avoir été partagées par le conseil supérieur de la guerre. En 1913, il décidait que Maubeuge ne devrait être considéré que comme un point d'appui pour une armée de campagne opérant dans les environs.

Enfin le plan 17 ne faisait pas mention de cette place dédaignée. Le total des dépenses du Génie, depuis 1907 jusqu'en août 1914, n'y dépassait pas 3.158.300 francs (Rapport Demange.),.

II

En février 1914, le général Fournier remplaçait le général Désaleux comme gouverneur de Maubeuge. Il venait de Bizerte, où il exerçait les mêmes fonctions, était âgé de 61 ans seulement et allait passer divisionnaire. Officier du génie, il avait été chef du Ier bureau de l'Etat-Major de l'armée, avait préparé et construit les travaux de défense à Bizerte. Il inspirait aux futurs défenseurs de Maubeuge une " confiance illimitée " (Commandant Cassou). En juin 1914 il eut le pressentiment d'une prochaine attaque par la Belgique et se rendit à l'Etat-Major de l'armée : " Soyez optimiste, lui répondit le général Joffre; je me charge de Maubeuge; je vous enverrai... faire le siège de Metz avec vos 30.000 hommes ". Peu convaincu par ces assurances, le général Fournier exprimait, le 23 juin, les mêmes craintes au général Lanrezac, venu pour inspecter Maubeuge : " Votre place ne vaut rien, vos forts. ne tiennent pas debout, mais les Allemands ne dépasseront pas la Sambre; d'ailleurs je viendrai à votre secours... " (Commandant Cassou).

Survint la mobilisation. Dès le 3 août, le gouverneur apprenait que de la cavalerie allemande avait apparu devant Huy, entre Namur et Liége, couvrant la marche de " cinq ou six corps d'armée " . Il en rendait compte le 6 au ministre et au G. Q. G.; exprimant en chiffres les craintes suivantes : " Maubeuge pas mobilisé, travaux de défense à peine commencés, ai besoin délai minimum de dix jours pour résister un peu " (Commandant Cassou).

Cette dépêche parvenait à M. Messimy, capitaine démissionnaire et député, qui remplissait alors les fonctions de ministre de la guerre. Il manda aussitôt le général Pau et lui dit tout uniment : " Partez immédiatement pour Maubeuge; vous installerez gouverneur le général Désaleux et ferez fusiller le général Fournier " . Pensant que l'expression du ministre dépassait sa pensée, le général Pau demanda des explications. M. Messimy déclara qu'il venait de recevoir une dépêche dénotant chez le général Fournier un état d'esprit qui ne permettait pas de lui laisser le commandement. Sur les instances de son interlocuteur, il consentit à l'ajournement de sa décision et le général Pau partit pour une inspection préalable, avec le général Désaleux et le colonel Mourral comme adjoints techniques.

Ce déplacement rapide suffit à montrer l'activité et l'intelligence des mesures prises. Le gouverneur avait pris sous sa responsabilité de faire commencer les travaux le 29 juillet, bien avant la date fixée par le journal de mobilisation (6e jour, 7 août). Son compte rendu n'était nullement exagéré. La garnison manquait d'entraînement et, dans son état actuel, la place n'aurait pu résister plus de cinq ou six jours. Le général Pau jugea opportun de témoigner toute sa satisfaction au gouverneur. Il l'embrassait à deux reprises; puis, se tournant vers les officiers présents : " Messieurs, leur disait-il, je vous félicite d'avoir un chef tel que le général Fournier " . Puis il rentrait à Paris pour rendre compte de son inspection.

Dans l'intervalle, M. Messimy; sans en référer au G. Q. G., croyait devoir prononcer la révocation du gouverneur et son remplacement par le général Désaleux. Le décret paraissait le 8 au Journal officiel. En arrivant à Paris, le général Pau se voyait devant un fait accompli.

Il entreprit néanmoins de faire rapporter une décision aussi injuste qu'inopportune et y parvint, non sans peine. M. Messimy n'avait même pas pris l'élémentaire précaution de se faire présenter le dossier du général Fournier ! Le 9, le Journal officiel insérait une note rectificative et le ministre envoyait au gouverneur le télégramme suivant, chiffré :

" Le général Pau m'a dit votre vigoureux effort pour la mise en état de défense de Maubeuge. Mal informé, j'avais pris un décret qu'Officiel rapporte. Vous adresse félicitations et encouragements (Commandant Cassou) . "

Mu par un scrupule assurément inopportun, le gouverneur de Maubeuge ne croyait pas devoir rendre public ce télégramme, en sorte que l'effet des ordres précipités de M. Messimy restait déplorable. La presse locale s'emparait de cet incident; on en venait à huer le général Fournier dans la ville; il perdait grandement d'une autorité déjà précaire. Il était général de brigade comme les officiers généraux sous ses ordres et ne sut pas leur imposer la supériorité qu'il tenait de sa nomination par décret. Officier du génie très distingué, il paraît avoir manqué de commandement. Grand travailleur, il voulait tout faire par lui-même et n'exigeait pas assez de ses subordonnés; au point de tolérer des négligences au moins fâcheuses. Il ne donnait pas à l'organisation de la défense la souplesse qu'il eût fallu. Ajoutons pour sa décharge que les ressources en cadres dont il disposait étaient très faibles. Maubeuge ne possédait ni avions, ni dirigeables. Le gouverneur ne reçut ni ordres, ni renseignements, ni indications quelconques en réponse à ses communications cons tantes au G. Q. G. et au ministre. Dès l'investissement, la place fut aveugle (Procès de Maubeuge, interrogatoire du général Fournier, déposition Pasqual.) .

On ne saurait nier l'étendue des efforts tentés pour améliorer une situation difficile. Le général Fournier savait résister à des ordres au moins inconsidérés comme, celui du général commandant la Ire région, Percin, qui prescrivait encore le 10 août d'envoyer en permission de moisson les territoriaux de classes anciennes (Plaidoirie du général Legrand.) . Il embauchait 6.000 ouvriers qui, joints aux 25.000 hommes de la réserve ou de l'armée territoriale déjà présents, portaient à 31.000 le nombre des travailleurs. On creusait quinze kilomètres de retranchements et de tranchées, on couvrait un million de mètres carrés de fils de fer barbelés (1.800 tonnes); on transportait et on employait 1.500.000 piquets; on construisait 50 batteries, des dépôts intermédiaires de munitions; on posait 20 kilomètres de voies ferrées; on créait le réseau électrique; on faisait de gros déboisements. Sans ces travaux, écrit le commandant Cassou, la place était prise en quarante-huit heures comme y comptaient les Allemands. D'après ces derniers, la défense développait ses travaux avec un soin minutieux et un art consommé : " Là se dévoila ce talent merveilleux qu'ont les Français de savoir profiter du moindre avantage du terrain et de créer, avec toutes les ressources dont ils disposent, ces précieux points d'appui de campagne " (Cité par Hanotaux, VI, p.48.) .

Le 25 août 1914, la zone principale de résistance était répartie en dix centres : Gréveaux, Hautmont, le Bourdiau, Ferrière-la-Petite, Cerfontaine, les batteries de Rocq, Boussois, La Salmagne, Bersillies, Les Sarts, Leveau; des ouvrages isolés permanents, Feignies et Hérifontaine, et des ouvrages improvisés, le Fagnet, le Tollet, l'ouvrage du chemin de fer de Mons et celui du chemin de fer de Valenciennes. Il existait en outre un centre de résistance avancé, aux bois du Quesnoy et d'Hautmont; une position de soutien, consistant en bois et en villages organisés, couvrait le noyau central.

Chaque centre de résistance comprenait un ouvrage permanent, des ouvrages du moment, une ou plusieurs batteries de mobilisation, le tout entouré de fils de fer. Le " centre de résistance avancé " consistait en plusieurs kilomètres de lisières boisées organisées sur les deux rives de la Sambre (Les ouvrages du moment ainsi que les retranchements des centres de résistance comportaient un parapet d'infanterie de 6 mètres. d'épaisseur, avec abris de combat sous tôle ondulée en charpente, et un abri de rempart avec plaques de fer de 5 millimètres et un ou deux mètres de terre (Commandant P. Cassou, p. 260).) .

La garnison comptait un régiment actif, le 145e, doublé de son régiment de réserve, le 345e, à deux bataillons; deux bataillons de marche formées par le dépôt des 145e et 345e; deux régiments coloniaux de réserve (31e et 32e à deux bataillons également) ; six régiments territoriaux ( Ier, 2e, 3e, 4e, 5e, 85e) ; un millier de G. V. C. ; au total 27 bataillons et demi, dont 6 de réserve et 18 et demi de territoriale (Les Ier, 2e, 3e, 4e, 5e appartenaient à la Ire région. (Lille); le 85e à la IIe région (Vannes). Ce dernier ne comptait que les Ier et 2e bataillons sur quatre. Il était affecté au service des étapes. M. Hanotaux écrit à tort qu'il y avait 20 aéroplanes et 2 dirigeables. Il n'y avait à Maubeuge qu'un bal,lon captif qui fut très vite hors d'usage); deux escadrons de réserve du 6e chasseurs.

28 batteries, dont 4 montées de sortie (75) et 24 à pied, avec 2.800 auxiliaires d'artillerie; 7 compagnies du génie, dont une d'armée active; 500 douaniers environ, répartis en deux bataillons. Le tout représentait un millier d'officiers et 48.930 rationnaires.

L'artillerie, démodée comme toute celle de nos places ne comprenait que des pièces ayant une portée comprise entre cinq et neuf kilomètres et des calibres de 8o à 220 mm au total 450 pièces, dont 64 venues récemment de Lille, approvisionnées â environ 600 coups. Elles furent réparties dans les secteurs, moins 69 formant 13 batteries et constituant la réserve (Rapport Demange. M. Hanotaux écrit 300 coups) .

La défense fut répartie en quatre secteurs, portés ensuite à cinq, une réserve générale et le noyau central. Au général Fournier étaient adjoints trois autres généraux de brigade, ceux-ci du cadre de réserve, " trois vieillards ", écrit un peu légèrement M. Engerand (F. Engerand, Le drame de Charleroi, La tragique erreur, Correspondant du 25 mars 1918, p. 1024.). Une disposition fâcheuse faisait du député de l'arrondissement, M. Pasqual, l'officier d'ordonnance du gouverneur. La garnison était insuffisante en nombre. Le front des 1er et 2e secteurs mesurait dix-huit kilomètres, gardés par sept bataillons territoriaux, soit 2.500 mètres par bataillon. Le centre de Hautmont avec un développement de 3.800 mètres, était confié à trois compagnies (Plaidoirie du général Legrand et déposition du lieutenant-colonel Lévy.). Les troupes d'investissement allaient comprendre le VIIe corps de réserve et une brigade du VIIe corps (la 26e), le tout sous les ordres du général von Zwehl en présence du prince Frédéric-Léopold de Prusse, neveu de Guillaume II. Une autre division vint ensuite renforcer ces troupes et le corps de siège atteignit environ 60.000 hommes.

L'artillerie comprit du 210, du 280, du 320, du 420, ce dernier envoyant à plus de I4 kilomètres un énorme projectile pesant 900 kg. environ, avec 150 kg d'explosif. Il vint s'y joindre des batteries autrichiennes de 305 à tracteurs.

En éclatant, ces obus lourds semaient une épouvante accompagnée d'ébranlement cérébral, quelquefois mortel. Le tir pouvait être réglé " d'une façon étonnante ", grâce aux nombreux espions que contenait le camp retranché. Au centre de résistance de Boussois, on saisit un paysan qui cachait sous sa blouse des pigeons voyageurs qu'il lâchait, après avoir recueilli des renseignements. Il fut condamné à mort et fusillé. On découvrit un fil téléphonique souterrain reliant Maubeuge à Jeumont, dans une usine de direction allemande, qui fournissait la force électrique à la ville (A la frontière belge, le général Ville constata l'existence d'une sorte de Tour Eiffel de 35 mètres de haut, sans utilité apparente. Elle ne pouvait servir que d'observatoire et fut détruite. Le conseil de guerre constitué le 21 août ne rendit que deux jugements, dont un, deux mois de prison, contre un officier pour abandon de son poste.).

Ajoutons à regret que, d'après des témoignages positifs, la population ne fit pas toujours preuve, dans les environs de la ville, des sentiments qu'eût exigés la situation.

Le 24 août, jugeant ses forces insuffisantes, pour une défense active, le général Fournier demandait une brigade de réserve au général Lanrezac, dans la zone d'action duquel il était placé. Le commandant de la 5e armée répondait par télégramme : " Prenez toutes, dispositions utiles pour la défense de la place "; mais, avec raison, il ne s'affaiblissait pas d'une brigade en pleine retraite sur la Seine.

III

Les circonstances avaient grandement accru l'importance de Maubeuge et ce fait paraît avoir été longtemps négligé par le commandement. Le plan, allemand n'avait de chances de succès que dans la rapidité et la brutalité de l'exécution. Il fallait écraser en quelques semaines la France et se retourner aussitôt contre la Russie. Mais les premières opérations, si décevantes pour nos armes, trompèrent l'état-major ennemi. Il crut la tâche plus facile qu'elle n'était en réalité et ne craignit pas d'affaiblir ses forces par des entreprises secondaires. C'est ainsi qu'il laissa sous Anvers des effectifs considérables, ce qu'il ne pouvait guère éviter. Mais il s'affaiblit de deux corps d'armée envoyés en Prusse-Orientale, où ils n'étaient point, nécessaires, et qui firent défaut sur la Marne. De même il laissa sous Maubeuge un corps d'armée entier et sous Givet une division. Il lui manqua donc au moment décisif, sept divisions qui auraient peut-être suffi à changer la face du monde.

Il y avait donc un intérêt extrême à prolonger la défense de Maubeuge autant qu'il serait possible. Malheureusement l'action extérieure de la place ne fut pas développée comme il eût convenu; elle prit, dès le début, un caractère défensif très marqué (Avis du Conseil d'enquête.). La composition de la garnison l'explique assez.

On sait comment, après nos échecs sur la Sambre et dans les Ardennes, le maréchal French traversa la région de Maubeuge en évitant de s'y laisser encercler. La place se vit donc laissée à ses seules ressources et, dès le 25 août, elle était coupée du reste de la France (d'après Hanotaux, VI, p. 48, dès que les Allemands passèrent la Sambre, le 22 août, sur les instructions du gouverneur, le maire prit des dispositions pour évacuer la population civile. Le jour même, 10.000 personnes quittèrent le camp retranché. Finalement, la population fut réduite de 20.000 habitants à 4.000. On aurait évacué sur Laon 2.000 (?) prisonniers allemands. Le 23, la garnison eut ordre d'appuyer dans la mesure du possible les armées alliées. Les 145e et 345e furent mis en marche pour garder les passages de la Sambre et faire sauter le pont du chemin de fer entre Jeumont et Erquelines. Mais l'ennemi avait déjà passé la rivière et ces troupes furent accueillies par une canonnade qui leur fit subir des pentes sensibles. Un autre détachement envoyé le même jour à Aulnois pour couper la voie ferrée en direction de Mons accomplit sa mission, mais fut capturé.) . Le jour même, le gouverneur prescrivait au général Winckel-Mayer, qui commandait la réserve générale, de faire une sortie vers le nord, dans la direction de Givry, et d'opérer des destructions sur les voies ferrées belges. Les deux escadrons du 6e chasseurs prirent part à cette opération et l'un de leurs cavaliers, Couillé, blessa mortellement le prince de Saxe-Meiningen.

Le 26 août, nouvelle sortie, cette fois à l'ouest. Les Allemands étaient délogés de La Longueville sur Bavai. Le 28, la réserve générale opérait une autre sortie au sud, vers la ferme de la Belle-Hôtesse, refoulant l'ennemi dans le bois de Doulers. Mais le bombardement commençait le 29, à 13 heures, pour ne cesser que le 7 septembre, à 18 heures. Dès le premier jour, le noyau central était atteint et des incendies se déclaraient sur plusieurs points de la ville. L'ennemi attaquait sur toute la moitié est de la périphérie, mais son principal effort se dirigeait sur la trouée de quatre kilomètres entre le fort de Boussois et l'ouvrage de La Salmagne, là même où aurait dû être construit l'ouvrage projeté du Fagnet. Il dominait circulairement et voyait tout l'intérieur de la place. Aucun des mouvements qui s'y opéraient ne lui échappaient (Rapport du général Fournier. Une attaque secondaire portait sur la rive droite de la Sambre, des batteries da Rocq au fort de Cerfontaine.).

Les 29, 30 et 31 août, le fort de Boussois était soumis à un déluge de feux auquel nul abri ne résistait. Bien que protégé par un mètre de maçonnerie et six mètres de terre, le magasin à poudre était crevé par un obus, engloutissant soixante hommes qui s'y étaient réfugiés. La tourelle de 155 fut mise hors d'usage (L'Illustration du 17 octobre 1914, p. 294, reproduit la photographie d'une coupole détruite par un obus de 420.) et le fort abandonné provisoirement. Son commandant, capitaine Keim, avait été commotionné au point de rester évanoui plusieurs heures. Le capitaine Thabard réoccupa le fort dès le 31 et soutint en héros un rôle écrasant jusqu'au 6 septembre (Un fâcheux incident permit aux Allemands d'entrer dans le fort par surprise (Procès de Maubeuge, déposition Thabard).) . En le faisant prisonnier, les Allemands lui laissèrent son épée.

Dans la nuit du 30 au 31 août, le bombardement provoqua une panique au bataillon territorial du centre de Boussois. Les fuyards arrivèrent jusqu'au noyau central, où le général Fournier les fit rallier et repartir, leur donnant comme soutien un bataillon du 145e qui resta en deuxième ligne, à Assevent. Il fut d'ailleurs relevé le lendemain et la situation morale devint meilleure, bien que le bombardement continuât.

La ville souffrait beaucoup, les conduites d'eau étaient coupées, l'appareil de télégraphie sans fil atteint. Les incendies se multipliaient. Dans la nuit du 31 août au 1er septembre, une partie de l'arsenal de Falize sauta sous un obus, détruisant une réserve de 2.000 projectiles, brisant toutes les vitres du voisinage. Le 1er, à midi, avait lieu une importante sortie de la réserve générale et de deux bataillons territoriaux, ayant l'artillerie lourde au nord de Jeumont comme objectif. A gauche, un bataillon territorial marcha au nord de Villers-Sire-Nicole; au centre deux bataillons coloniaux et le 345e se dirigèrent sur ce village, Vieux-Reng et Grand-Reng; à droite, le 145e opéra au nord de Jeumont; à l'extrême droite, sur la rive est de la Sambre, un bataillon territorial devait faire diversion.

L'action très meurtrière, dura de 15 à 20 heures. Certaines unités poussèrent à 250 mètres des pièces allemandes, mais furent arrêtées par des mitrailleuses. L'ennemi aurait été complètement surpris, ce qui ne se comprend guère. Un officier allemand déclara, dit-on, le jour de la reddition : " Le 1er septembre, nous avons failli tout abandonner. Si vous aviez pu faire un effort d'un quart d'heure de plus, nous nous retirions " (Commandant Cassou, p. 266. Le commandant de la réserve générale, général Winckel-Mayer, ne crut pas devoir conduire ses troupes au feu, sous prétexte que le général Ville, qui commandait la sortie, était moins ancien que lui (Procès de Maubeuge, déposition Winckel Mayer). Les pertes du 145e furent de 8 officiers et plus de 400 hommes; celles du 31e colonial de 15 officiers et environ 500 hommes (Rapport Demange).).

Le 145e eut 13 % de son effectif hors de combat, proportion qui fut portée à 33 % à la fin du siège. Un bataillon colonial perdit 53 % de son effectif.

Dans la nuit du 1er au 2 septembre, le général Fournier, ayant eu connaissance des points de rassemblement de l'ennemi, fit ouvrir à minuit un feu violent par toutes les pièces des fronts nord et est. Les pertes en résultant auraient été considérables.

Un rapport allemand sur le siège de Maubeuge, paru dans les Leipziger Neueste Nachrichten (16 février 1915), mentionne " un adversaire très mobile et très vaillant ", des " combats opiniâtres ". Les ouvrages de Maubeuge, sauf un, n'ont pas de valeur, mais l'organisation des intervalles est plus sérieuse que sous Liège et Namur. En plusieurs points, l'infanterie allemande ne peut avancer qu'avec de " lourdes pertes " (Cité par le commandant Cassou, p. 266-268.).

Après le 1er septembre, les Allemands dirigèrent un feu terrible sur les fronts nord, nord-est et est du camp retranché. Le noyau central fut également atteint, notamment la rue de France, qui devint un amas de ruines. Les ouvrages du Fagnet et de La Salmagne furent entièrement bouleversés et, les 2 et 3, l'infanterie ennemie essaya plusieurs fois de s'en approcher. Devant son échec, elle laissa la parole au canon. Il fallut prescrire aux défenseurs de quitter les ouvrages pendant le bombardement, pour se mettre à l'abri, quelques guetteurs restant seuls derrière les parapets. Entre-temps, un tir violent était dirigé sur les batteries de Rocq, sur les ouvrages de Recquignies et de Cerfontaine, qui gênaient l'avance de l'infanterie.

Au fort de Cerfontaine, la tourelle de 155 fut mise hors de service. Un obus de 420 traversa six mètres de terre, un mètre de maçonnerie et ensevelit toute une section. Le commandant du fort, capitaine du génie Oudea, eut besoin de toute son énergie pour maintenir la garnison, prise de panique. Le gouverneur ne connut avec certitude le secteur d'attaque que dans la Journée du 2. Il en donna le commandement au général Ville, mettant à sa disposition la réserve générale et son chef. En fait, le général Winkel-Mayer remit ses troupes à son collègue et rentra dans Maubeuge. Le général Ville n'en rendit pas compte pour éviter un incident (Procès de Maubeuge, interrogatoire Fournier).

Le 3 septembre, le général Fournier envoyait par pigeon une dépêche réclamant des avions et rendant compte de la situation. Le lendemain, des combats acharnés avaient lieu entre la route de Bruxelles et le fort de Cerfontaine. Le centre de Bersillies, les ouvrages de La Salmagne et du Fagnet étaient très violemment bombardés. Celui de La Salmagne, défendu par une compagnie territoriale, dont le capitaine, Eliet, montrait une rare énergie, était encadré par deux autres, moins importants, la ferme à droite et le moulin à gauche. Après un bombardement jugé suffisant, l'ennemi se jetait sur la ferme de La Salmagne, mais ne pouvait arriver jusqu'à nos lignes et refluait sur Vieux-Reng, sous les balles des mitrailleuses du capitaine Eliet. Le bombardement recommençait la nuit et la moitié du jour suivant (4 septembre), détruisant nos réseaux de fils de fer. La situation devenait menaçante, au point que le général Fournier envoyait la dépêche suivante, par pigeons, au G. Q. G. et au ministre : " Points d'appui des fronts nord et est sont entièrement démolis. Notre artillerie est neutralisée; noyau central bombardé cette nuit. Troupes défense à bout de force. Assaut commence près de La Salmagne. Situation critique " (Commandant Cassou, p. 268-270. Dès le 4, le gouverneur posait devant le Conseil de défense la question de l'évacuation. Elle était résolue par la négative (Rapport Demange).) . Il donnait ordre de déposer les drapeaux à la caserne Joyeuse.

Le matin du 5, sous un soleil éblouissant, l'ennemi tentait de nouvelles attaques d'infanterie. Deux étaient repoussées, venant de Vieux-Reng et de Villers-Sire-Nicole; la troisième, partie des environs de Boussois, réussissait à pénétrer dans nos lignes. Dans La Salmagne, le capitaine Eliet était attaqué par un bataillon que soutenait un régiment. Cette fois l'ouvrage succombait. Sur 181 hommes; il ne restait plus que 51 combattants. Le moulin de La Salmagne, le village et l'ouvrage de Bersillies étaient pris à l'état de ruines fumantes.

Au sud du fort de Boussois, les batteries de Rocq, démolies, ne tiraient plus; les Allemands se montraient à la lisière de Recquignies. Déjà les fuyards affluaient à Hautmont. Maubeuge n'avait plus ni communications électriques, ni télégraphie sans fil et les Allemands lui envoyaient une sommation par avion. Au contraire, le général Fournier prescrivait d'accentuer la défense sur la rive gauche de la Sambre, dans la zone Boussois, La Salmagne, Bersillies, puis sur la position de soutien Mairieux, Elesmes, Assevent. Sur la rive droite, la zone principale de défense était constituée par les batteries de Rocq, le fort de Cerfontaine; en arrière une position de soutien était préparée à hauteur du bois des Pons-Pères. Finalement la défense se reporterait sur la ligne de la Solre, en s'appuyant sur Ferrière-la-Grande et sur le centre de résistance de Ferrière-la-Petite, la gauche au noyau central.

Le soir du 5, la situation avait encore empiré. Le gouverneur en avertissait le ministre et le G. Q. G. Le communiqué ennemi du 6 septembre annonçait la prise de deux forts et des ouvrages intermédiaires. Il ajoutait hypocritement que les Allemands " avaient dû " diriger contre la ville même le feu de leur artillerie, allumant des incendies dans plusieurs quartiers.

Le 6, le bombardement devenait plus intense encore, rendant intenable le noyau central. Il fallait descendre blessés et malades dans les caves. Le matin même, le fort de Boussois était pris, après des combats violents. Puis, en deux heures, ceux des Sarts et de Leveau étaient complètement bouleversés et la plupart de leurs défenseurs ensevelis sous les décombres. Nos troupes évacuaient le centre de résistance de Recquignies, pour se retirer sur le bois des Bons-Pères (Commandant Cassou, p. 273 et suiv.). Derrière elles, les Allemands faisaient irruption dans Recquignies. Il n'y était resté que 75 habitants. Ils furent rassemblés par l'ennemi, qui les fit marcher devant lui à la poursuite de nos soldats, suivant sa pratique déshonorante. Deux furent tués ainsi et d'autres grièvement blessés. Puis les Allemands les ramenèrent vers Boussois et désignèrent au hasard, parmi eux, treize hommes, qu'ils dépouillèrent de ce qu'ils portaient, et les fusillèrent devant leurs compagnons. L'un d'eux, resté debout, cria une suprême injure à ses bourreaux, avant de tomber sous la dernière décharge.

Le village de Recquignies fut mis à sac. On brûla 131 maisons; huit infirmiers d'une ambulance, dirigée par le docteur Barbry, furent fusillés. Quant au docteur, après avoir été emmené avec ses blessés à Beaumont, en Belgique, il fut renvoyé chez lui sans sauf-conduit. Une patrouillé allemande le rencontra et, sans explication, l'assomma à coups de crosse, après l'avoir dépouillé de ses vêtements (Récit du docteur Barbry. de Recquignies. ,(Echo de Paris, 17 janvier 1915). Le docteur donne les noms des victimes.). Ainsi procédaient ces apôtres de la Culture. allemande.

Dans l'après-midi du 6, l'ennemi progressait au nord-est, malgré l'héroïque résistance du général Ville; le front Mairieux Assevent tombait. Un moment, dans un retour offensif, les coloniaux réoccupaient Elesmes, mais l'artillerie allemande les en chassait de nouveau. Il fallait organiser la défense le long de la route de Mons. Puis le bois des Bons-Pères et le centre de résistance de ce nom tombaient à leur tour sous un feu terrible. On cherchait en vain à défendre la ligne de la Solre en amont de Rousies; elle était forcée et ses défenseurs rejetés sur Falize, au sud de Maubeuge. L'ennemi atteignait les portes de la ville et les troupes, démoralisées, se retiraient vers le sud-ouest. Le soir, le 145e n'avait plus au feu que six compagnies et le 345e cinq compagnies. Plus de 15.000 hommes avaient déserté la lutte pour gagner Hautmont et Sous-le-Bois, où ils étaient noyés dans la population réfugiée, le tout formant une masse inerte de plus de 40.000 personnes (Rapport Fournier.). Le gouverneur écrivait au ministre et au G. Q. G. . " Situation de plus en plus critique ".

Après une nouvelle réunion du conseil de défense, de 20 à 21 heures, il donnait l'ordre de faire sauter l'arsenal de Falize et les poudrières, de détruire le matériel et les approvisionnements (Cette destruction fut incomplète, car, longtemps après, nos troupes recevaient encore des obus de 120 pris à Maubeuge (de visu).) . L'arsenal sauta vers 22 heures, le sol étant secoué aux environs comme par un tremblement de terre. Tout fut détruit dans un rayon de deux kilomètres. On s'attendait à un assaut immédiat et on s'y préparait. Il ne se produisit pas, mais le bombardement prit une intensité croissante, au lever du jour, le 7 septembre, atteignant même le fort du Bourdiau, au sud.

Le gouverneur adressait au ministre et au G. Q. G. la dépêche suivante : " Ennemi occupe deux tiers intérieur camp retranché. Troupes défense refoulées sur Hautmont attaquées de tous côtés; divers points d'appui pris à revers. Plus longue résistance impossible; reddition place imminente. Troupes ont été admirables " (Dans la nuit du 6 au 7, le Conseil de défense s'était prononcé, à l'unanimité, pour l'impossibilité d'une plus longue résistance.). Le général Ville faisait connaître qu'il pourrait encore reculer de 400 à 50o mètres, après quoi ce serait la fin...

A midi, le gouverneur envoyait un parlementaire pour demander un armistice de vingt-quatre heures; permettant d'enterrer les morts et de discuter la reddition. Le général von Zwehl le reçut courtoisement, mais refusa cette suspension d'armes, invitant le capitaine Grenier à revenir quatre heures après, avec pleins pouvoirs. Le bombardement ne serait pas arrêté. Sur les entrefaites, vers 12h. 30, le gouverneur avait cru devoir faire hisser le drapeau blanc sur le clocher de Maubeuge. Ce signal, mal compris, parut autoriser les pires défaillances. Il fut répété sur plusieurs points, on sonna partout " Cessez le feu " et les Allemands mirent à profit l'inaction des défenseurs pour gagner du terrain sans combattre. Ils forcèrent même à se rendre le général Ville et une partie de la garnison. Vers 18 heures, le capitaine Grenier repartait pour la ferme du Vent-de-Bise, à l'est du Boussois. Il était alors convenu que la place et les forts seraient rendus le 8, à midi. En témoignage de la courageuse défense de la garnison, le général Fournier conserverait son épée (Commandant Cassou, p. 273 et suiv. Le général Fournier refusa ce témoignage d'estime.).

Presque au moment où se signait la capitulation de Maubeuge, avant d'être exactement renseigné sur la défense, le ministre de la Guerre adressait au gouverneur des félicitations prématurées, sinon excessives : " Au nom du Gouvernement de la République et du pays tout entier, j'envoie aux héroïques défenseurs de Maubeuge et à la vaillante population de cette ville l'expression de ma profonde admiration. Je sais que vous ne reculerez devant rien pour prolonger la résistance jusqu'à l'heure, que j'espère prochaine, de votre délivrance " (Communiqué du 7, 23 heures.). Le communiqué allemand du 8 annonçait la capitulation de la place, la prise de 40.000 hommes dont quatre généraux, avec 400 canons et une grande quantité de matériel. Plus tard (14 septembre) nos adversaires insistaient sur les obstacles qu'ils avaient dû franchir, faisant mention d'un " train blindé " qui aurait circulé sur le front nord-est, ajoutant enfin, non sans exprimer des regrets, que 120 Anglais seulement, ayant perdu le contact de leurs troupes avaient été pris dans Maubeuge (D'après le Rapport Demange, les pertes de la garnison auraient été d'un millier de morts de 1.500 disparus et de 3.000 blessés ou malades .L'ennemi aurait perdu 10.000 hommes environ. Le Rapport Fournier porte même 12.000 hommes.).

C'est ainsi que se terminait ce siège. Avec des forts démodés et une garnison médiocrement composée, notre seule place de la frontière nord avait résisté plus longtemps que Liège et Namur, autant qu'Anvers allait tenir, bien que les ouvrages de ces trois places fussent, plus que les siens, à la hauteur des progrès de l'artillerie et qu'Anvers surtout eût une bonne et nombreuse garnison, ainsi que tous les avantages de sa situation topographique et géographique.

En somme, les circonstances étant données, la défense de Maubeuge avait été aussi longue que nous pouvions l'espérer. Si la résistance fut moins vigoureuse qu'il n'eût été permis de le souhaiter, c'est à l'insuffisance de la préparation qu'il convient de l'imputer, de même que la plupart de nos échecs du début, dans cette guerre si longue, devant le danger de laquelle tant de gens chez nous avaient si longtemps et si obstinément fermé les yeux, en dépit de tous ,les avertissements. Peut-être sera-t-il permis d'ajouter que le gouverneur eût dû chercher à sauver la garnison dès qu'il se rendit compte que la capitulation devenait inévitable. Les efforts tentés dans ce sens, purement individuels et sans sa participation, furent entravés par d'injustifiables résistances, en sorte qu'ils donnèrent des résultats fort insuffisants (1.900 hommes purent échapper à la captivité en traversant les lignes allemandes isolément ou sous les ordres du colonel Charlier et du commandant Magnien. Leur nombre aurait été beaucoup plus considérable sans l'intervention fort déplacée d'officiers qui prétendirent que la capitulation interdisait toute tentative de ce genre (Notes inédites d'un témoin). D'après un témoignage très sérieux, mais indirect, une partie de la garnison, recrutée dans le pays, aurait manifesté une joie scandaleuse lors de la reddition et même donné le spectacle d'une sorte d'orgie. Voir aussi (Gheusi, Dans l'ombre de Gallieni, Renaissance du 21 juin 1919, p. 11) le témoignage d'un officier rescapé de Maubeuge au sujet de la possibilité d'en sortir avant la reddition.).

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