LA REPRISE DE CHÂTEAU-THIERRY VUE PAR HENRI ISSELIN

9 septembre

Alors que les divisions de Maunoury et de Foch font appel à leurs ultimes réserves et à leurs dernières ressources d'énergie pour enrayer les assauts allemands, French et Franchet d'Esperey voient s'ouvrir devant eux des perspectives beaucoup plus encourageantes. Ils avancent.

Le chef de la 5e armée a réparti l'effort de ses troupes suivant deux directions. A droite, les 1er et 3e corps d'armée attaquent en direction nord-est pour refouler von Bülow. Leur action soulagera la pression que Bülow et Hausen exercent sur l'armée Foch. A gauche, le 18e corps d'armée et le corps de cavalerie Conneau se dirigent vers la Marne en assurant le contact avec les unités britanniques. Ce dispositif est conforme aux indications de l'Instruction Générale n 19. Cependant, ces directives ne sont plus tout à fait adaptées à la situation telle qu'elle se présentait en cette matinée du 9 septembre : les IIIe et IXe corps allemands ont abandonné le front sud et celui-ci n'est plus occupé que par la " figuration " des cavaliers de von der Marwitz et de von Richthoffen auxquels s'est jointe la brigade Kraewel. Distendues et d'ailleurs quelque peu malmenées par les combats, les unités de cavalerie allemande s'effondreraient devant un effort vigoureux et démasqueraient ainsi les arrières de von Kluck. Cette possibilité n'a pas encore été perçue, ni au Grand Quartier Général de Franchet d'Esperey ni à celui de French et la marche vers le nord se poursuit avec une prudence excessive.

Au cours de la matinée, un avion de la 5e armée parti de Romilly a effectué une reconnaissance qui lui a fait survoler les zones de combat des 9e et 5e armées. Dès son atterrissage, le capitaine Capitrel, qui avait pris place à bord de l'avion, signale deux points essentiels : la 9e plie sous l'assaut ennemi, mais vers le nord l'ennemi se retire; Château-Thierry paraît évacué et les ponts sur la Marne sont restés intacts. La 5e armée risque donc d'être tournée par le sud si les soldats de Foch reculent encore; doit-elle pour autant renoncer à progresser alors que les passages de la Marne offrent une proie tentante ?

La possibilité que présentent ceux-ci est confirmée par un message d'une patrouille de cavalerie. Parvenu sur le rebord sud de la vallée de la Marne, le chef du détachement a aperçu, lui aussi, la ville de Château-Thierry apparemment abandonnée par l'ennemi.

" Intercepté " par le général Schwartz, chef de la 38e division d'infanterie, le message des cavaliers est remis à l'Etat-major du corps d'armée, le 18e, dont le général de Maud'huy a pris le commandement depuis quelques jours, son prédécesseur ayant été " limogé ". A 57 ans, le général de Maud'huy a conservé tout l'allant d'un sous-lieutenant. " Lorrain de Metz ", hanté depuis quarante ans par l'idée d'en chasser les Allemands, un tel homme ne pouvait laisser échapper l'occasion qui s'offrait à lui.

Si Château-Thierry est évacué, il faut s'en emparer sans perdre une minute. Mais les ordres enjoignent au 18e corps d'armée de cantonner le soir même au sud de la Marne et l'effort principal de la 5e armée est orienté vers le nord-est. Qu'importe ! Le général de Maud'huy a trop d'allant pour se borner à l'exécution aveugle des ordres et renoncer à, la possibilité qui s'offre à lui. Il saute dans sa voiture, qui file vers Montmirail où est installé le poste de commandement du général Franchet d'Esperey. Malheureusement, les routes sont encombrées et l'allure de la voiture n'est pas accordée à l'impatience du général qui sans arrêt, se penche par la portière et réclame le passage. Au cours d'une de ces interventions, il heurte de la tête à l'encadrement métallique et se blesse. Aussi c'est " étourdi et couvert de sang " qu'il fait son entrée au poste de commandement de la 5e armée où il reçoit des soins. Et déjà Maud'huy expose sa requête : qu'on lui donne l'autorisation de saisir Château-Thierry. Hely d'Oissel, chef d'Etat-Major, réfléchit. Le général Franchet d'Esperey n'est pas là; très en avant de son Etat-Major, il presse lui-même l'avance de ses unités. D'Oissel se décide très vite : " Si le général était là, il vous accorderait l'autorisation ! Vous pouvez marcher ! "

Le général de Maud'huy repart sans perdre une minute. De retour parmi ses troupes, il ordonne qu'on " pousse " le 1er régiment de zouaves vers Château-Thierry; l'artillerie divisionnaire suivra et appuiera le mouvement. Les ordres donnés, le général se remet en route immédiatement pour surveiller lui-même l'exécution. Les routes sont toujours obstruées par les mouvements de troupes. Quand le général passe maintenant par la portière sa tête enveloppée d'un bandage, les fantassins qui l'aperçoivent crient : " Vous êtes blessé, mon général ! Soyez tranquille, on vous vengera ! "

Vers 16 heures, la voiture arrive enfin aux abords sud de Château-Thierry. A son grand étonnement, Maud'huy trouve une partie de la 10e division de cavalerie arrêtée à l'entrée de la ville. Il saute de sa voiture et se précipite vers le général qui commande les cavaliers. Les Allemands occupent-ils Château-Thierry ? Sont-ils nombreux ? Le cavalier répond qu'il n'en sait rien. Indignation de Maud'huy qui éclate : " C'est une honte pour la cavalerie française ! s'écrie-t-il. Ma cavalerie... m'a informé qu'il n'y a presque personne à Château-Thierry et vous, vous ne savez rien, vous n'êtes bons à rien ! Je vais enlever Château-Thierry avec un régiment de zouaves et vous pourrez passer derrière ! " Et il ajoute : " Au moins, ne me gênez pas ! "

L'agitation causée par cette algarade est à peine calmée qu'un bataillon du 1er régiment de zouaves fait son apparition. Maud'huy fait appeler le commandant. " Vous allez, dit-il, vous emparer de Château-Thierry. Ce point acquis, vous vous porterez sur la crête nord où vous vous établirez solidement. Château-Thierry sera inscrit sur le drapeau du 1er régiment de zouaves. Exécution immédiate ! " Après quoi, le général serre la main de l'officier, distribue paternellement quelques paquets de tabac aux hommes et crie : " En avant les zouaves ! "

Le bataillon s'ébranle aussitôt mais, entre-temps, les cavaliers secoués par les paroles du général se sont décidés à intervenir. Le passage de la Marne ne se présentait d'ailleurs pas tout à fait comme une simple promenade. Trois ponts doivent être franchis successivement, un sur la voie ferrée et deux sur la Marne. Retranchés dans des maisons voisines, des fantassins allemands, assez peu nombreux, tiennent les trois ponts sous leur feu. Mais on apprend qu'il existe, en aval, un autre passage vers lequel se dirige aussitôt un groupe cycliste. En même temps, les 75 se sont installés sur la cote 227, aux abords de Nesles. Ils ouvrent le feu sur les maisons qui bordent la Marne. L'explosion des premiers obus met en fuite les défenseurs et en quelques minutes, la résistance allemande " s'évanouit ". Des cavaliers ont, en même temps, tourné par l'est et l'ouest les défenses du pont principal. Tout le monde converge sur le centre et, à 17 h 30, Château-Thierry est libéré. On y ramasse 200 prisonniers. Un escadron du 19e dragons traverse la ville, continue vers le nord et disperse quelques uhlans. Il parvient ainsi jusqu'au hameau de Bezuet où il est reçu à coups de fusil. Un semblant de combat provoque la retraite des Allemands. Devant les dragons, la route maintenant est libre. Mais un peloton de cavalerie ne peut, à lui seul, mener une poursuite. Il rentre à Château-Thierry où la division s'apprête à passer la nuit. Que n'a-t-elle suivi le peloton du lieutenant-colonel Champvallier ? Elle aurait cueilli les convois du IXe corps d'armée qui avancent péniblement sur des routes encombrées déjà par les fourgons du IIIe corps d'armée. En différents endroits, des embouteillages se produisent entraînant des débuts de panique. Arrivant au milieu de cette cohue presque désarmée, on imagine les ravages qu'aurait causés la cavalerie française. Occasions perdues !

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